They Led The Way : The Creators of Jewish America - Harry A. Ezratty

Les deux livres qui suivent traitent tous deux de l’installation des Juifs (souvent) sépharades aux Amériques, le premier aux seuls États-Unis,  le second de façon plus générale. L’actualité éditoriale les rapproche et ils se complètent parfaitement.

En anglais . 1999 

“Ils montrèrent la voie. Les créateurs de l’Amérique juive” Omni arts, inc.,  publishers. 

2 West Read St. Baltimore MD 21201 USA

204 pages illustrées de quelques portraits des personnages décrits.

Harry A. Ezratty a déjà publié 500 years in the Jewish Caribbean dont on a pu lire un compte rendu dans La Lettre Sépharade n° 26 de juin 1998. Il nous brosse ici le portrait d'une douzaine de Juifs émérites qui ont tracé la voie du judaïsme aux États-Unis du XVIe au XIXe siècle.

On sait que les premiers juifs arrivèrent à bord d'une frégate française, pendant l'été 1654. Ils étaient 23 et fuyaient Recife, au Brésil, que les Portugais venaient de reprendre aux Hollandais. Ils débarquèrent à New Amsterdam, future New York. Comme beaucoup de juifs espagnols et portugais, ils s'étaient réfugiés aux Pays-Bas et dans ses colonies pour échapper à l'Inquisition.

Parmi les 23, un seul n'était pas Sépharade, Asser Levy Van Swillem (1620 ? - 1660 ?), d'origine polonaise. C'est son nom qui est resté, car il fut le premier propriétaire juif à New Amsterdam malgré l'opposition du Gouverneur Peter Stuyvesant, qui ne voulait pas d'israélite sur son territoire.

L'auteur mentionne ensuite les Argonautes juifs de Newport : Sépharades venus des Antilles et de la Barbade, ils méritèrent entre 1650 et 1750 leur réputation d'aventuriers, et bravèrent l'intolérance farouche des colonies de Nouvelle Angleterre, qui ne détestaient pas que les juifs, mais aussi les Quakers, les catholiques et les athées.

Après New York et Rhode Island, l'auteur nous emmène à Savannah, en Géorgie où, en 1731 débarquèrent 41 juifs sépharades venus de Londres. Ils étaient tous d'origine espagnole, portugaise ou italienne, à l'exception d'un Allemand. son fils, Mordecai Sheftall (1735 - 1797), devait devenir une figure dominante de la communauté juive de l'état de Géorgie : héros militaire, marchand, leader religieux et franc-maçon, il défendit âprement la Géorgie contre les Anglais.

Uriah Phillips Levy (1792 - 1862) était, quand débuta la guerre civile, l'officier américain de plus haut rang de l'US Navy… Toute sa vie, cet homme passionné défendit la place des juifs dans l'armée. Né à Philadelphie, Sépharade par sa mère, il était le petit-fils de Jonas Phillips, héros de la Guerre d'Indépendance. Il fut un membre actif de la communauté juive de rite espagnol et portugais.

Charleston, en Caroline du Sud, abritait, au début du XVIIIe siècle, la plus importante colonie juive d'Amérique du Nord, étroitement liée aux familles antillaises arrivés d'Espagne et du Portugal, via Amsterdam, au siècle précédent. L'un de ses habitants, Salomon Nuñez Carvalho (1815 - 1897) peintre, photographe, explorateur, inventeur, participa notamment - avec le Colonel Fremont - à la première traversée des Montagnes Rocheuses.

Cousin de Uriah Phillips Levy, et natif comme lui de Philadelphie, Mordecai Manuel Noah (1785 - 1851) fut journaliste, auteur dramatique et diplomate (en Tunisie), mais c'est en tant qu'homme politique qu'il se fit le mieux connaître. Il fut aussi un sioniste avant l'heure. Il acheta un terrain près de Buffalo, qu'il appela Ararat, mais ce n'était apparemment ni le lieu ni l'époque pour concrétiser un tel rêve…

Rebecca Gratz (1771 - 1859) se consacra à l'éducation des enfants juifs. Elle fut la première à préconiser l'anglais au lieu de l'allemand ou de l'espagnol comme langue principale. Sarah Solis, épouse de Salomon Nuñez Carvalho fut sa plus fidèle disciple.

Judah Touro (1780 - 1854), fils d'un hazan sépharade de Newport, fut un grand philanthrope. Élevé à Boston par son oncle Moses Hayes, il s'installa à la Nouvelle Orléans, alors propriété de la France. On le décrit comme un homme dur, plein de contradictions, qui ne retourna qu'à la fin de sa vie à ses origines juives.

Isaac Leeser (1806 - 1868) fut un véritable missionnaire du judaïsme américain. Élevé dans l'orthodoxie allemande, c'est dans la communauté sépharade américaine qu'il s'épanouit. Se voulant aussi juif qu'Américain, il créa le journal The Occident afin de réunir autour d'une même langue (l'anglais) ses coreligionnaires dispersés 
- ça me rappelle La Lettre Sépharade ! -. Ce fut Leeser, dit-on, qui rapprocha Judah Touro de sa religion. Hélas, sa mémoire est aujourd'hui un peu entachée par le soutien qu'il apporta aux valeurs sudistes.


On peut préciser à ce sujet que si les “premiers juifs américains” furent majoritairement abolitionnistes, les importantes communautés de Caroline du Sud, de Géorgie et de Louisiane connurent des débats passionnés. Après la défaite du Sud, l'exacerbation des valeurs racistes et antisémites remplit d'amertume bon nombre de leaders juifs… 

Fille d'un rabbin polonais, Ernestine L. Rose (1810 - 1892) a gardé le nom de son ex-mari, un Anglais athée et socialiste. Elle fut une féministe engagée et l'une des premières suffragettes.

Judah P. Benjamin (1811 - 1884), sénateur de Louisiane, fut le premier juif à occuper un poste politique de cette importance. Avocat de grand talent, il devint conseiller du Président Jefferson et l'un des politiciens Sudistes les plus importants de la guerre civile. Marié à une créole catholique de la Nouvelle-Orléans, sa vie fut menacée par les Nordistes après l'assassinat de Lincoln. Judah Benjamin partit pour l'Angleterre où, à 54 ans, il commença une nouvelle carrière comme avocat, soutenu par un autre Sépharade bien connu, mais converti, Benjamin Disraéli.

Il ressort de cette énumération que ceux qui ont “montré la voie” étaient Sépharades à une écrasante majorité. Les grandes vagues d'immigration achkénaze ne commencèrent qu'à la fin du XIXe siècle. Je suis agréablement frappée par le peu d’antagonisme qui semblait exister alors entre les deux communautés : ces hommes et ces femmes étaient des pionniers, qu'ils viennent de Pologne ou des Antilles néerlandaises. On aurait aimé que cet esprit ait prévalu dans les décennies suivantes.

C'est un livre nécessaire que nous livre aujourd'hui Harry Ezratty, un ouvrage de référence, qui aurait gagné à être accompagné d'un index historique, car tout le monde ne maîtrise pas les dates et événements de la guerre civile américaine !

 Brigitte Peskine
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