Salonique au XXe siècle  De la cité ottomane à la métropole grecque - Régis Darques

Les hasards de l’édition font que nous consacrons dans ce numéro une large place à Salonique,  au travers de trois livres bien différents :  une étude fouillée issue d’une thèse de doctorat,  un recueil de souvenirs d’un célèbre journaliste salonicien que nous avons déjà évoqué et une “mémoire reconstituée” : souvenirs familiaux sur trame historique.

2000 CNRS Éditions. 390 pages, abondante documentation : lexique, glossaire, tableaux divers, atlas régional historique et géographique de 
46 pages, partiellement en couleurs, somptueuse bibliographie,  chronologie etc.

Ce livre évoque l’histoire de Salonique au XXe siècle, cité pluriconfessionnelle et ethnologiquement très variée. Régis Darques nous propose un récit détaillé, résultat d’une recherche de six années et d’investigations précises sur le terrain, sur l’évolution de cette ville hellénisée en 1912 après quatre siècles de loi ottomane.

Le choix de ce sujet n’est pas le fruit du hasard mais tient à un attachement profond d’un de ses aïeuls, propulsé sur le front d’Orient durant la première guerre mondiale.

Cet ouvrage n’est pas seulement un compte rendu historique mais une thèse objective retraçant l’histoire d’une nation qui, au gré des catastrophes et des imbroglios juridiques reconquiert son identité nationale. A travers cette évocation, la communauté sépharade trouve ici de précieux renseignements sur son histoire, qui tient une place à part entière dans le processus de transformation de cette métropole.

Pour comprendre le présent, retournons brièvement aux sources ! Dès le sixième siècle, Salonique est attaquée par les Slaves, puis pillée à intervalles répétés par les Turcs, puis cédée à Venise en 1423; elle tombe en 1430 aux mains des armées ottomanes. C’est alors une cité détruite et vidée de ses habitants1 dont la population s’élève à 10 4142 personnes comportant 60% de Grecs et 40% de Turcs. Il nous faut signaler aussi la présence, déjà vers 1478, d’une petite communauté judéo-byzantine parlant le grec, dite “romaniote”, composée de soixante familles. 

L’arrivée massive des juifs d’Espagne chassés par le Décret d’Expulsion en 1492, est un facteur providentiel pour la repopulation de cette ville agonisante. Au début du XVIe siècle les juifs compteront 16000 âmes. Grecs et Turcs seront en minorité jusqu’à la première guerre mondiale. Salonique devient la plus grande ville juive du bassin méditerranéen. Les juifs sont présents dans toutes les fonctions et tous les niveaux de la société. Au recensement de 1613, la cité compte 18420 habitants. L’auteur l’explicite de façon très claire : “Jusqu’en 1912 Salonique est une ville grecque par son origine historique, juive par sa population, turque par son pouvoir politique”.

 Un premier incendie en 1620 détruit tout et la peste entraîne une retraite massive des Saloniciens. A leur retour, la ville subit des modifications. Le nom des quartiers a changé. Les Turcs s’installent dans la partie haute de la ville ou Bair et les juifs dans la partie basse et insalubre de Kambos.

Dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la ville est peuplée de 80000 habitants et retrouve la prospérité grâce au développement du commerce international et de la finance. On assiste alors à une augmentation du nombre de musulmans en raison de la conversion de juifs à la foi musulmane sous l’égide de Sabbetaï Zévi. Au recensement de 1905, Salonique compte 135000 habitants et les juifs sont de nouveau en nombre (59 %) à la veille de l’annexion, puis 50 % en 1914, certains ayant émigré en Europe occidentale, Proche-Orient ou aux États-Unis.

Dès la fin de la première guerre et après l’incendie de 1917 qui dévasta presque tout le quartier juif, la présence israélite est moins importante malgré son droit de préemption sur l’achat des habitations reconstruites ;  devant l’animosité des Grecs,3 beaucoup de juifs quittèrent Salonique progressivement. On passe de 95000 juifs en 1914 à 52000 en 1935. La déportation de 46000 juifs en 1943 contribuera de la même manière à la régression progressive de la prédominance juive dans la ville. Après le recensement de 1951, on comptera 1783 rescapés. Il reste actuellement 1300 juifs.4

Intéressons-nous à la communauté musulmane de Salonique dont le retrait s’est effectué en deux temps : d’abord un départ devant l’avancée des armées grecques et bulgares coalisées pendant la première guerre balkanique, celle-ci coïncidant à un mois près à l’annexion de Salonique par les Grecs en fin de 1912, puis une migration massive après l’accord gréco-turc d’échange obligatoire de populations conclu le 30 janvier 1923 à Lausanne. Quant aux Grecs, ils avaient perdu leur primauté avec l’invasion turque et l’installation des juifs sépharades à la fin du XVe siècle, pour commencer à retrouver leur vitalité à partir de l’installation des réfugiés grecs venant des états balkaniques voisins et des campagnes macédoniennes insécures, entre 1912 et 1920. La population grecque représentait alors 15 % de la population locale à la veille de l’annexion pour atteindre 99,3 % en 1951. Une autre couche de la population est formée de Slaves, en particulier de Bulgares dont la présence remonte aux invasions barbares qui ont duré du VIe au XIVe siècle. Les Bulgares se retireront également de Salonique dès 1913, date de la seconde guerre balkanique.

Le reste de la population est constitué d’Albanais, Valaques, Arméniens, Tziganes et “Francs” englobant les ressortissants occidentaux. De 1912 à 1923, la région est confrontée à une situation de guerre permanente qui est caractérisée par des déplacements et échanges de populations.

Un événement majeur pour la restructuration de la ville est l’incendie du 5 août 1917 débutant l’après-midi pour se terminer le 65 août à 23 h 30. Cet incendie s’étale donc sur une période de 32 heures sans pouvoir être maîtrisé étant donné que la ville est très vulnérable par ses constructions en bois. Les synagogues au nombre de 34 sont détruites et seulement trois d’entre elles seront réhabilitées.

Cette catastrophe fut une opportunité incontestable pour le nouvel État hellène d’imprimer son sceau ; en effet la division spatiale intercommunautaire des différents quartiers n’avait plus lieu d’être après le départ des diverses communautés. On peut alors s’interroger sur l’origine criminelle ou non de l’incendie, qui aurait servi les intérêts grecs.

70000 personnes se retrouvent sans abri dont 52000 sont juifs, et parmi eux 2266 propriétaires de petits lopins (sur 4315 particuliers propriétaires de biens immobiliers). Les sinistrés feront leur déclaration à la Commission cadastrale dans le flou le plus total car on constate que la mise en cadastre de la ville ne se terminera qu’au cours de l’année 1919, une fois la destruction opérée.6 Trois ans après l’incendie, un quart à peine des propriétaires sinistrés, découragés, auraient effectué une déclaration. 410 déclarants juifs seulement se manifestent sur 1314 dépositions. Sur les 410 déclarants juifs, il est important de noter que 95 % habitent encore Salonique contrairement aux musulmans dont 7 % seulement sont restés.

Cet incendie entérinera le déclin des juifs et des musulmans, alors que Grecs et Slaves sont peu touchés. Le gouvernement proclamera une expropriation générale des occupants de la zone incendiée afin de moderniser et d’helléniser la ville. C’est alors que commence un long processus d’appropriation du territoire, avec une considérable extension de Salonique.

Un plan est alors élaboré par l’architecte français Ernest Hébrard7 pour la reconstruction de toute la ville avec ses extensions périphériques. Ainsi l’élément nouveau sera la formation de nouveaux quartiers extra-muros où les juifs seront abrités, ainsi que l’élargissement des artères de communication. On assiste dès lors à une disparition de l’organisation spatiale ethno-confessionnelle, symbole de la période ottomane, pour laisser place à une hiérarchisation socio-économique. La reconstruction sera achevée à la fin des années 20 et la vente aux enchères de nouveaux lopins s’effectue ; malgré leur droit de préemption, les juifs sont évincés des quartiers historiques dont ils ont perdu le patrimoine : leurs écoles, leurs hôpitaux et les archives de l’Alliance Israélite Universelle. Les incendies de 1890 et 1917 dans le centre ville ont amené des propriétaires juifs fortunés à acquérir des parcelles rurales. La répartition des biens privés de la communauté juive rectifie l’idée selon laquelle les juifs auraient uniquement vécu dans la ville basse depuis le début de leur installation au XVIe siècle ; au contraire l’emprise foncière des juifs sur la zone incendiée est générale et s’insère également dans les quartiers musulmans. La communauté juive est omniprésente mais inégalement répartie. Déjà principalement victime de l’incendie moins important de 1890, la zone reconstruite à l’arrière du front de mer est entièrement acquise par des juifs. Le registre de déclarations de cadastre offre des renseignements sur les professions et nous constatons que le négoce monopolise 60 % des actifs juifs.

Après l’incendie de1917, la part des biens privés juifs passe de 52 à 46 % alors que celle des biens grecs a quintuplé et celle des musulmans chute à 6%. Chez les juifs, quelques grandes familles locales acquièrent des lots et, élément nouveau, ils s’installent pour certains d’entre eux à l’emplacement des anciens quartiers musulmans. Mais malgré tout, ces ventes aux enchères par adjudication sont profitables aux Grecs qui deviennent les acquéreurs majoritaires en s’appropriant 93 % des biens musulmans ; en effet, les juifs n’ayant pas la qualité de réfugiés et ne pouvant se porter acquéreurs des biens-fonds musulmans de manière directe, ont été exclus des ventes aux enchères. Quantité de réfugiés issus de l’échange des populations décidé par le traité de Lausanne de 1923 se sont mêlés aux transactions, mais de 1912 à 1923 les avoirs turcs ont été liquidés dans un flou total et les abus ont été importants ; 44 % des biens immobiliers sont aux mains de ressortissants étrangers dont l’installation se déroule dans une anarchie totale. L’échange des propriétés selon les prescriptions du traité de Lausanne est difficilement réalisable. En cette période de crise, beaucoup d’installations illégales se produisent. La mention “domaine public” est mise sur les propriétés privées abandonnées, devenues par la suite biens publics et placés sous tutelle de l’État. Les biens communautaires juifs qui représentaient 33 % du total des biens publics avant 1917 ont chuté à 15 %.

Les expropriations sont coutumières. L’auteur nous propose des exemples mettant en relief les difficultés juridiques dues aux reliquats de l’administration ottomane et aux contradictions avec la nouvelle législation grecque. Nombreuses sont les familles réclamant leurs biens perdus au cours de l’année 1917 durant le sinistre. Il en est de même pour les membres de familles juives déportées pendant la seconde guerre mondiale. Elles verront leur patrimoine séquestré et seront conduites à des démarches souvent interminables, parfois sans résultats. Toutefois, un protocole d’accord sera signé afin d’attribuer les avoirs immobiliers des juifs victimes de l’ Allemagne à leurs héritiers légaux, ou en leur absence, transférés à l’OPAIE ou organisme d’assistance et de rétablissement des Israélites de Grèce, qui siège à Athènes.

Le cosmopolitisme de Salonique ainsi que la domination turque ont contribué à enrichir considérablement, peut-être même paradoxalement, son patrimoine historique et culturel. Les guerres, les incendies ont été autant de moteurs essentiels à la modernisation de la ville tant du point de vue économique qu’industriel et culturel.

Les juifs sont aujourd’hui en infime minorité dans une population d’environ un million d’habitants. Salonique n’est pas qu’une simple ville de province, de par sa capacité dans la continuité à concentrer des flux migratoires aussi bien à l’échelle régionale qu’internationale.

Ce livre très complet enrichit la mémoire et la culture sépharades et clarifie de nombreux épisodes obscurs jusqu’alors de l’histoire de Salonique. C’est ainsi qu’ il retient notre attention.

Béatrice Bellahem-Romi
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