Rhodes Un pan de notre mémoire - Moïse Rahmani

2000 Éditions Romillat 17 rue Pascal 75005 Paris
255 pages.

Ne nous étonnons pas et félicitons-nous au contraire : un autre livre sur Rhodes. Sera-t-on jamais trop pour entretenir la mémoire d’un peuple massacré ? Nous avions commenté l’ouvrage savant et émouvant d’Esther Fintz Menascé,1 puis l’attachante saga de Vittorio Alhadeff.2 Ces deux auteurs, Rhodiens (Rodeslis écrit Rahmani) de la dernière génération, obéissant à la même piété, avaient fait, l’une œuvre essentiellement scientifique, l’autre de mémoire familiale.3

Moïse Rahmani, d’ascendance rhodiote par sa grand-mère paternelle, lui-même grandi au Congo belge dans un groupe d’émigrés rodeslis ayant entretenu leur culture, veut mêler histoire, ethnographie et souvenirs, d’où ce ton familier faisant du lecteur un confident. La fidélité de ce Rodesli de l’extérieur s’exprime par ses actions. Il est depuis dix ans fondateur et animateur de la revue Los Muestros. Son livre s’enrichit d’un court article sur le judéo-espagnol de Rhodes (p.81). De précieux échantillons du folklore local, souvent très savoureux, nous sont fournis par l’auteur de façon très didactique, sur les superstitions, les contes, les proverbes, les structures sociales, notamment l’importance du facteur religieux. Sélectionnons parmi tant de proverbes et de sagesse populaire :


- Esbuegra y elmuera en una casa,

come dis gatos en un saco.

- El arvol se conoce a su fruto, no a su raïz.

- De dicir fuego no si kema la boca.

- Onde ay alma ay esperansa.

- Quen engane el prove rova al Dio.

- Arova pitas y beza mezouzoth.

- Ovras son amor.

- El que tien amigos es rico.

- El escarso bive prove para morir rico.

 


Mais le caractère à la fois vivant et tragique de l’ouvrage, en un mot sa grandeur, est redevable au choix des témoignages des rares rescapés du génocide dont la force digne s’unit au réalisme presque tranquille de l’exposé, faisant fi de toute préoccupation littéraire, de toute complainte, de toute éloquence. C’est sans doute ce même rejet de la littérature qui a fait de Primo Levi le plus grand écrivain de la Choah.

Sans revenir sur des pages d’histoire que nous avions déjà évoquées à l’occasion d’autres recensions, notons le regard nuancé de Moïse Rahmani sur le fascisme italien première manière. C’est sous l’administration fasciste que fut fondé en 1928 un Collège Rabbinique destiné à former des ministres du culte, mais dont l’objectif était surtout de diffuser la culture italienne. Une photographie pittoresque, mais parlante, en représente la salle de lecture, surmontée des deux portraits royaux, dominés par celui, bien plus grand, du Duce. Ce séminaire joua un rôle important pour la formation de rabbins à travers tout le Moyen-Orient. Notons qu’après l’alignement de Mussolini sur les lois raciales allemandes, les comportements individuels d’Italiens, surtout d’officiers, continuèrent d’être favorables aux Juifs. Rahmani nous apprend, ce que nous ignorions, que beaucoup de militaires italiens furent exterminés par les Allemands à Rhodes à cause de leur comportement humain à l’égard des Juifs. 12.000 soldats italiens sur 30.000 y furent massacrés. D’autres moururent dans les camps. Rahmani cite l’un des survivants, Francesco Marchiselli, qui se bat aujourd’hui pour que ne se perde pas leur mémoire. Aidons-le dans ce pieux devoir.

L’une des découvertes que nous permet ce livre est l’intéressante communauté rodeslia 
- Rahmani n’aime pas “rhodiote” - du Congo belge, avec son épanouissement, sa fidélité puis les vicissitudes, encore, de la guerre civile.

Mais quelle parenté des noms a-t-elle poussé ce noyau de Rodeslis à choisir pour refuge la Rhodésie britannique (du nom de Cecil Rhodes) et l’Afrique du Sud, avant que les facilités linguistiques lui fissent préférer le Congo ?

Lionel Lévy

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