Revues : Pardès Etudes et culture juive

Serge et France Perrot éditeurs 
12 rue du Texel - 75014 Paris - Fax 01 43 21 05 00
260 pages. Belle couverture d’André Elbaz.


      Il s’agit d’une revue de haut niveau publiant des numéros thématiques.

Le n° 28 que nous venons de recevoir est consacré à “La mémoire sépharade, entre l’oubli et l’avenir” et comporte une petite vingtaine de contributions souvent fort intéressantes, précédées d’une introduction d’Hélène et Shmuel Trigano puis d’une préface de Shmuel seul sur lesquelles nous aurons à revenir.

S’agissant du premier numéro que nous recevons, il ne nous est pas possible de le comparer à d’autres. Le N° 25 s’intitulait : “Où va le judaïsme ? La continuité juive face aux extrémismes”. Le n° 26 était consacré à Lévinas, etc.

Ici, les contributions - qu’elles soient  “Éclats de mémoire” ou “Quête de mémoire” ont en commun de rapporter des itinéraires d’exil. Il s’agit hélas d’un parcours inhérent à l’existence juive !

Un examen un peu plus attentif des itinéraires nous montre qu’à l’exception de  “Salonique-Haïfa-Strasbourg-Salonique”, tous les autres partent d’une ville du Maghreb - essentiellement - ou du Proche Orient, voire du Yémen.

Inutile de se dissimuler alors que les responsables privilégient la vision dite “étendue” du Séphardisme : (Introduction, page 9 :) “On aura compris que, par delà les querelles de clocher nous prenons la dénomination de “sépharades” dans son acception la plus globale. On oppose souvent “orientaux” (arabophones) nord-africains et “vrais” sépharades, qui seraient hispanophones. Il s’agit là d’un classement ethnique très problématique qui est en tout cas très récent et fait fi de la complexité de l’Histoire.”

Non Hélène, non Shmuel, amicalement nous ne pouvons pas laisser passer cette expression  “classement ethnique” que tout le reste d’ailleurs de votre chapitre dément.

Nous pensons vraiment que le concept de “culture” est applicable, et pas du tout celui d“ethnie”. Appuyons-nous sur un exemple.

Au moment de la vague de massacres de 1391 en Espagne, commencée dans le sud, s’étant étendue vers la Catalogne et ayant ainsi provoqué la disparition de la communauté juive de Barcelone, nombre de ceux qui ont pu fuir pour sauver leur vie, en compagnie de leurs rabbins Isaac Bar Chechet et Simon ben Tsemah Duran (Rashbaz), sont arrivés à Alger où ils ont redonné vigueur au judaïsme local. Pendant nombre de décennies leur langue catalane/espagnole s’est maintenue et s’est même imposée à Alger. Puis les judéo-arabophones d’implantation plus ancienne ont repris le dessus dans la gestion des affaires, et la communauté juive d’Alger est redevenue maghrébine, arabophone, ce qu’elle est restée jusqu’à sa disparition en tant que telle en 1962.

Où est “l’ethnie”, la “conception ethnique” dans ce cas, entre groupes dont les origines sont diverses mais qui ont peu à peu fusionné dans une culture arabophone ou dans une autre culture, hispanophone, cette dernière s’étant développée dans une région non-arabe (l’Empire ottoman balkanique) ?

Une définition des “Juifs sépharades” est d’ailleurs offerte en note n°1 de l’article signé par Ruth Toledano Attias, page 152 : “…les populations juives originaires d’Espagne ainsi que les catégories de population qui ont adopté et intégré les apports culturels, religieux et intellectuels qu’ils ont pratiqué dans le pays d’accueil”.1


Retournez cette excellente définition et vous caractériserez tout aussi bien les Juifs maghrébins ! Nulle ethnie là-dedans !

L’étude de Shmuel Trigano, qui ouvre le recueil est fort dense et exprime de façon concise certaines notions importantes : “…les Juifs du Maghreb n’ont pas été exterminés comme ceux d’Europe, leur monde seul a sombré dans le néant, mais les hommes, toujours vivants, se sont retrouvés… projetés dans des milieux et des contrées très différents de leurs habitudes. Un établissement territorial et culturel plus que millénaire a pris fin alors… ; un univers humain est-il en train de se dissoudre corps et biens ?”

La réflexion est consistante sur l’ambiguïté pour les juifs de l’ère coloniale française et “la culpabilisation post-coloniale”. Ultérieurement (page 33) figurent quelques réflexions pertinentes sur la responsabilité de la gauche israélienne qui manifesta si peu d’empathie pour la condition socio-économique et politique défavorisée des populations “sépharades” et le retournement de ces dernières vers un parti d’extrême droite.

Mais il faut lire cette étude passionnante !

Dans “De l’autre rive - la mémoire inassouvie” André Aciman, qui s’était fait connaître par Out of Egypt - que nous avions commenté en son temps - fournit une contribution étincelante de brio. Citons les premières lignes :

“Un jour je demandai à ma grand-mère - qui parlait plus de langues que ne le feront jamais cinq générations de mes descendants - quelle langue elle parlait chez elle durant son enfance. Nous parlions espagnol dit-elle. Une fausse appellation car… (page 57). Pour mes ancêtres, le français a été la porte de sortie - sortie de l’Empire ottoman, de la pauvreté, du tiers-monde. Et l’entrée dans l’Occident moderne. Ils parlaient français, donc ils étaient occidentaux.”

Peut-on imaginer plus bel et spontané hommage à l’Alliance ?

“Penser à Alexandrie (dont Aciman est originaire) veut dire penser à la mémoire, entrer dans la mémoire, trafiquer la mémoire. Les gens pensent que j’adore Alexandrie. En réalité, ce que j’aime est me rappeler d’Alexandrie…(page 67).”

Et Aciman jongle sans cesse avec brio sur de telles notions.2

Naïm Kattan nous éclaire sur des événements peu connus survenus à Bagdad en 1941, le pogrome du “Farhoud” comme sommet d’une campagne nationaliste commencée dès 1930 et appuyée plus tard par les nazis.

Yehuda Nini dans “La mémoire collective des Juifs du Yémen” évoque la première alya de ceux-ci en 1882 et une re-création de mémoire collective autour de la destruction de leur culture et du vol d’enfants en 1949 : peut-être, dans le désordre d’une arrivée mal ordonnancée, seconde alya massive (“le tapis volant”) des centaines, voire des milliers d’enfants ne retrouvèrent jamais leurs parents ; c’est lourd dans la mémoire collective !

La contribution d’Erika Perahia-Zemour : “Salonique-Haïfa-Strasbourg-Salonique” s’interroge, à travers son propre itinéraire, sur celui de son père rescapé d’Auschwitz et sur les valeurs partagées au camp, “d’appartenance à la Grèce”.

Le talentueux peintre André Elbaz entrecoupe avec beaucoup d’esprit la relation de son propre itinéraire Mazagan-Londres-Montréal-Paris, “La mémoire emphatique”, d’anecdotes significatives et pleine d’un humour souvent corrosif : il n’y manie guère la langue de bois !


L’interview d’André Chouraqui (un temps maire adjoint de Jérusalem) est remarquable d’intérêt sur la difficulté d’intégration des Marocains en Israël, qui ne vit arriver que les plus démunis, culturellement parlant - et dans tous les sens du terme d’ailleurs - les plus évolués et fortunés étant partis vers le Canada ou ailleurs : parmi eux il était le seul avec un baccalauréat en poche : à cette “perle rare alibi” on proposa maints honneurs et maintes fonctions (ministre etc.) qu’il refusa toujours, étant venu en Israël exprime-t-il pour étudier et écrire - ce qu’il fit…3

Yaakov Lupu expose (article traduit de l’hébreu) comment le désarroi du déracinement et la rupture avec leurs traditions ont conduit nombre de juifs marocains à la rigueur des yeshivoth lituaniennes : 3000 à 4000 garçons marocains auraient étudié dans de telles yeshivoth entre 1947 et 1960, apprenant non sans mal le yiddish au passage. A la célèbre yeshiva d’Aix-les-Bains par exemple, comme dans d’autres, originaires de l’Europe de l’Est et du Maroc cohabitaient, non sans difficulté parfois, dans des conditions de vie très dures (froid, faim…) auxquelles les originaires du Maroc n’étaient pas habitués, et il ne se privaient pas de le raconter dans les lettres adressées à leurs parents !

Nous terminerons la recension de cette revue sur la très fine description des difficultés subjectives du déracinement pour les originaires du Maroc, “nulle part vraiment attendus”, signée d’Hélène Acoca Trigano.

Elle nous échauffe un peu les oreilles, Hélène, avec sa mémoire orientée : [page 245] “Face à la Choah, les sépharades [exilés du Maroc] témoignent d’une sensibilité spécifique. L’ensemble des situations traumatiques vécues par les achkénazes ont en effet…”

Alors Hélène, les dizaines de milliers de gazés partis en cendre et fumée, originaires de Sarajevo, Monastir, Rhodes, Salonique, Skopje et autres lieux balkaniques, Amsterdam et Hambourg, ils étaient tous achkénazes ou quoi ? Il n’est plus même d’appellation pour eux ? Ils n’ont pas droit à une simple mention, ces frères assassinés ? Serait-ce l’apparition du négationnisme dans une revue juive ? Cela vous aurait contrariée, Hélène, d’écrire : “Juifs de l’Europe occupée” plutôt “qu’achkénazes” ?

Merci beaucoup pour eux !

Jean Carasso

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