Le fusil d’Eliaou - Mireille Boccara Cacoub

Voici un second livre dont la problématique
“documentaire et fiction” est très semblable à celle du précédent.
Mais au lieu de Salonique,  c’est d’Afrique du Nord qu’il est ici question,  sur la seconde partie du XIXe siècle.

Publisud, 1994, 
270 pages,  arbre généalogique,  chronologie.

Les polémiques suscitées récemment par la visite en France du président algérien Abdelaziz Bouteflika offrent l’occasion de commenter ce livre que l’auteure nous avait fait parvenir précédemment. C’est l’histoire de sa famille en Algérie et en Tunisie de 1850 à 1905.

Cette saga familiale sur plusieurs générations nous permet d’aborder de l’intérieur la vie des communautés juives installées dans les pays du Maghreb, dont les us et coutumes diffèrent de ceux acquis par les communautés issues de l’Espagne aux XIVe et XVe siècles réinstallées dans l’Empire ottoman balkanique. Dans “Identité juive, identité humaine”, Raphaël Drai nous rappelle que les premiers commerçants juifs sont arrivés en Algérie à l’époque du roi Salomon, bien des siècles avant la conquête islamique. Communauté qui accueillera les juifs fuyant la Péninsule ibérique dès la fin du XIVe siècle à la suite des massacres de 1391, puis ultérieurement.

C’est ce que nous conte Mireille Cacoub par la voix de son arrière grand-père Eliaou dont le patronyme indique que ses ancêtres venaient de Boukhara.1 Au XVIe siècle on retrouve les Boccara à Livourne. à la fin du XVIIe, ils s’installent à Tunis et poursuivent leurs activités de commerçants et d’intermédiaires entre les populations barbaresques et chrétiennes. Le père d’Eliaou, Juda, donc arrière-arrière-grand-père de Mireille naquit et se maria à Tunis avant de s’installer à Constantine à la suite d’inondations destructrices à Tunis. Eliaou perpétue la tradition d’aventuriers et marchands mais aussi d’agents de liaison entre les peuples. Marchand caravanier assurant la liaison entre Constantine, Alger et les villages du Sud, entre Constantine et Tunis, il anoblit en quelque sorte sa fonction en devenant guérisseur du trachome, maladie endémique des yeux dans cette région, puis grâce à cette fonction, servant de médiateur entre le gouvernement français et les populations lors de la pacification des territoires du Sud, dans la période de 1854 à 1870.

Mireille, en quête de ses racines familiales, va recueillir et retranscrire tout ce qu’elle a pu glaner auprès de la nombreuse descendance de ses arrière-grands-parents : 8 enfants et 31 petits enfants, pour retracer la vie aventureuse d’Eliaou et Rebecca au temps de la colonisation de l’Algérie.

Cette histoire - comme toute histoire où la mémoire organise le puzzle des faits et documents pour la rendre sensible au lecteur - est à la fois documentaire et fiction. Mireille laisse jouer son imagination pour traduire le quotidien de ce couple, l’expression de ses sentiments, leurs répliques lors de leurs rencontres, de leurs voyages dans le désert, lors de la naissance du premier enfant… C’est ainsi que nous, lecteurs étrangers à cette famille, et pour certains, étrangers à ce pays, nous voyons se reconstituer une époque révolue, une société traditionnelle axée sur l’agriculture et le commerce. Commerce dans le souk, et la caravane dont la seule évocation nous fait respirer tous les parfums d’Orient. Les caravanes joignaient villes du Nord et villages du Sud, reliaient les villes de la côte sans souci des frontières.


Voyages de plusieurs mois au travers du désert magnifique et dangereux. Rencontres avec la nature, mais aussi avec les tribus nomades, avec les villages reculés des oasis qu’en 1850 les roumis, (les chrétiens) n’avaient pas encore atteints comme ceux des Ibadites et des Mozabites - habitant le Mzab. Au fil des six voyages entrepris par Eliaou nous comprenons mieux cette aire géographique habitée par des communautés différentes, des tribus différentes, au sein d’une même religion, toute cette mosaïque de populations qui parviennent à convivre, à parler la même langue, à porter les mêmes vêtements. Nous voyons comment cet équilibre, parfois difficile, mais réel, obtenu à l’époque de l’Empire ottoman va se défaire totalement au moment de l’arrivée des Européens et de la colonisation française. Cet Occident qui impose ses valeurs sans tenir compte de la civilisation de ceux qu’il veut coloniser ! Les lignes concernant la disparition des circuits caravaniers en Algérie à la suite de la prohibition de l’esclavage imposée trop brutalement, même si en soi la mesure est juste, sont révélatrices.

Au fil des aventures d’Eliaou vivent sous nos yeux les différentes communautés juives réparties sur le territoire algérien, reliées par leur religion, la connaissance des textes hébreux, l’application des mêmes rituels, l’adhésion à une même éthique, mais si différentes dans leur quotidien ! Juifs du Nord, juifs du Sud, de Tunis ou de Constantine, ces derniers se faisant traiter de roumis par ceux de Tunis parce qu’ils parlent un arabe différent, mais qu’ils parlent aussi français et se promènent avec un chien. Différences qui vont aller s’accentuant lorsque le décret Crémieux accorde la nationalité française aux juifs d’Algérie. L’évolution de ces différentes communautés est liée à la colonisation de l’Algérie durant cette période complexe de l’histoire de France vacillant entre l’Empire et la République.

Au travers des pages apparaissent la joie, l’hésitation et la crainte de perdre son identité juive que suscite l’acquisition de la nationalité française. En acquérant ce statut, la rupture avec la communauté musulmane va s’affirmer car la rancœur de celle-ci à l’encontre de l’occupant français augmente devant cette différence de traitement. Peu à peu s’est tissé en faisceaux convergents ce qui a conduit la France et l’Algérie à la guerre. La vie des Boccara se déroule non seulement au moment des faits politiques majeurs mais également à l’aube de l’économie moderne, et par voie de conséquence, de la vie citadine. Nous y voyons Eliaou marchand caravanier en habits traditionnels achetant et vendant toutes sortes de marchandises puis, sentant venir la fin de ce commerce, troquant sa djellaba et son turban pour un costume européen, se lançant dans la gestion immobilière et, avec ses fils, dans le commerce des tapis et antiquités dont les Européens sont si friands ! La modernité, c’est aussi le désir et les efforts des parents pour assurer à leurs enfants une éducation et une instruction supérieures à la leur, les voir s’élever dans la hiérarchie sociale en devenant médecin ou notaire au sein de cette culture française et admirée. Mais nous sentons aussi la difficulté d’être reconnus dans cette double identité de Français et de juif, la montée lente et insidieuse de l’antisémitisme manifesté par ces Français de France et qui éclate avec l’Affaire Dreyfus.


       L’histoire de la famille Boccara est celle que chacun d’entre nous voudrait pouvoir raconter à ses enfants et petits-enfants tant elle est aventureuse, avant-gardiste.
Rebecca, jeune femme élevée dans la tradition de la femme orientale soumise, suit Eliaou sur les pistes, apprend à tirer au pistolet et à la carabine, voyage dans le désert avec ses enfants, se veut la seule maîtresse de son époux, évinçant comme une tigresse toute concubine; femme de caractère faisant partie de cette minorité qui, sous tous les cieux et toutes les époques ont su s’imposer.

Mais quel enfant issu d’une famille juive, même s’il n’a pas eu une grand-mère aventurière parcourant le désert à dos de chameau, ne se reconnaîtrait pas dans ces fêtes familiales, naissances, circoncisions, bar mitzvoth, mariages, avec les oncles et les tantes, les cousins et cousines, les querelles de famille, les histoires de dot et de bons partis, de mariages mixtes ?

Un livre qui se lit au trot du cheval d’Eliaou et nous entraîne dans une histoire d’amour plus vraie que nature. C’est d’ailleurs ce qui m’a gênée, ce côté roman d’amour un peu trop fleur bleue, peut-être à cause d’une écriture pas suffisamment incisive. J’aurais aimé aussi une carte claire de l’Algérie pour suivre plus commodément le trajet des caravanes, la localisation de tous les noms de lieux cités, un appendice plus fourni, plus explicatif de la toile de fond politique de cette fresque familiale. Mireille Boccara Cacoub n’a certes pas voulu faire œuvre d’historienne, mais pourtant c’est l’insertion d’une famille repérable au sein de cette communauté juive du Maghreb qui a le plus retenu mon intérêt.

Jacqueline Baran-Mitrani









 El meoyo del savyo se vazya

i del bovo no se intche*


* Puisé dans le cahier que Marguerite Zvi de Tel-Aviv 

(née à Salonique en 1916) nous a offert, de proverbes toute sa vie recueillis par ses soins.

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