L'Héritage Mémoire reconstituée d'une famille sépharade de Salonique - Lucie Ricoula Molho

2000 - Phénix Éditions - 9 rue Beautreillis - 75004 Paris - Fax 01 42 72 40 61
258 pages + un cahier de photographies.

A l'intérieur du livre, le sous-titre apparaît différemment: “Mémoire revisitée d'une famille sépharade de Salonique”. Lucie Molho a en effet à la fois reconstitué et revisité la vie de son père Samuel Molho, né en 1894 (avec l'incertitude habituelle) en Thrace occidentale, et mort en France en 1972. Elle a effectué un véritable travail de détective, dont le résultat est une alternance de récit chronologique à la troisième personne, du journal de Sam, de lettres écrites ou reçues par lui, des réflexions personnelles de l'auteur pendant ses recherches, et même de fiction quand elle ne parvient pas à boucher les “trous” de la biographie.

L'histoire de Sam Molho est représentative de sa génération : ce n'est pas la première fois que La Lettre Sépharade se fait l'écho de destinées exceptionnelles dues aux turbulences du XXe siècle, et vécues de façon presque ordinaire par leurs protagonistes.

Esther, la mère de Sam, se retrouve veuve avec sept garçons âgés de 4 à 20 ans. Les deux aînés travaillent déjà, mais quel sera l'avenir des plus jeunes ? Sam est bon élève à l'école de l'Alliance Israélite Universelle de Gumuljina et il aime la nature. Il n'en faut pas plus pour que son maître le recommande pour l'école agricole de Jaffa. On triche un peu sur l'âge, 13 ans valent mieux que 11 pour partir tout seul en Palestine, accompagné ici par un frère, là par un autre, puis un parent, un correspondant de l'Alliance, jusqu'à l'arrivée à Mikveh.


Là, Sam devient pour plusieurs années le n°81. L'école agricole, créée en 1870, est un vert paradis au milieu du désert. Même si le travail y est rude et les conditions précaires, Sam ne semble pas malheureux. Les élèves viennent de tout le bassin méditerranéen, mais aussi de Russie ou de Roumanie. Les escarmouches avec les paysans des villages arabes voisins sont fréquentes. Le directeur de l'école, Monsieur Loupo, est contesté à la fois par les enseignants et les élèves. Bref, c'est un véritable apprentissage de la vie ! A l'issue du cursus, en 1909, Sam espère obtenir une bourse pour Grignon, l'institut agronomique français. Hélas, il ne fait pas partie des deux élus.

Il rentre chez lui pour repartir presque aussitôt pour l'Égypte, où se trouvent déjà deux de ses frères : depuis la révolution jeune-turque de 1908, les juifs sont censés effectuer leur service militaire : Esther est prête à tout pour que ses fils évitent l'armée.

En 1912, Sam embarque enfin pour la France: il est admis à l'école nationale d'agriculture de Montpellier. Il est heureux, se fait des amis parmi ses condisciples français, et parvient à oublier un peu l'inquiétude née de la situation en Thrace. Bientôt, c'est août 14. Les “agris” sont mobilisés, sauf Sam, sujet ottoman. Il part faire les vendanges. D'abord à Nîmes, puis en Oranie. De retour à Montpellier pour sa troisième année, il apprend que les élèves, peu nombreux, vont être regroupés à Grignon... Le rêve devient réalité.

En 1916, l'ingénieur agricole Samuel Molho part pour la Haute Égypte. Après vingt ans de vie solitaire, à la campagne - tandis qu'une grande partie de sa famille a trouvé refuge et prospérité au Caire -, il se marie avec la jeune sœur d'un ami, de 17 ans plus jeune que lui. L'union n'est pas un succès, et Rosette part pour la France avec sa fille Lucie en 1952.


La vie devient difficile en Égypte pour les non-musulmans. 1956 est l'année de l'exil pour la famille Molho, dont les membres s'éparpillent en France, Suisse, Australie et Brésil.

Sam est le dernier à partir. Il rejoint Lucie à Paris en 1963. Et là, il essaie de rentrer en contact avec ses vieux camarades de Montpellier et de Grignon. Hélas, l'Amicale des Anciens a disparu, il ne retrouve personne. Ses lettres, dont sa fille ignorait l'existence, sont émouvantes. Combien de déracinés ont ainsi cherché à renouer des liens, en pure perte ?

A 70 ans, peu fait pour la retraite, il s'inscrit à la faculté de Jussieu pour reprendre ses études de biologie…

Ce livre est touchant parce qu'authentique, bien écrit, bien documenté, et surtout, il témoigne de la difficulté de retracer ces parcours sur lesquels nos pères ou grands-pères sont restés muets. Comme le note Annie Benveniste dans “Le Bosphore à la Roquette”, il lui fut très difficile d'obtenir des témoignages d'avant 1940, comme si une nouvelle ère avait commencé avec la Choah, effaçant le temps d'avant.

Ce livre confirme aussi, s'il en était besoin, l'empreinte que l'AIU a laissée chez ses anciens élèves. Le prestige de la France, des diplômes français, des amis français est resté intact, en dépit des années noires de l'Occupation, dans l'esprit de nos Sinyor Padres.

L'auteur nous offre ensuite des nouvelles de la famille Molho : chaque branche a fait souche dans son pays d'adoption. Les arrière petits-neveux de Sam parlent anglais, portugais, français. Le ladino s'est perdu, mais pas L'Héritage, grâce au très beau travail de mémoire de Lucie Molho.

Brigitte Peskine

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