Toujours Spinoza : Spinoza, le masque de la sagesse. Biographie imaginaire - Patrick Rödel

1997 - Éd Climats 34170 Castenau-le-Lez 142 pages.

Aurions-nous connu ce livre si Le Monde, puis Libération, ne s’étaient fait l’écho des protestations de son auteur, reprochant à Alain Minc “quelques emprunts cavaliers”? Euphémisme ?9 Sans doute Minc n’avait-il pas remarqué le sous-titre en italiques suivant le titre principal de Rödel : “Biographie imaginaire” et enfourché quelques chimères…

Si Rödel est un philosophe, il n’a, quant à présent, publié que des romans. Son ambition est, à partir de l’œuvre et des sources, de définir la personnalité de son sujet, projet de romancier psychologue plus que de penseur ou d’historien. Alain Minc, si l’on en croit ce qu’il exposait à Rödel dans une lettre de décembre, se disait un “amateur éclairé”, en mesure de “contribuer à mettre davantage Spinoza au cœur de l’actualité que n’y parviennent malheureusement les spécialistes les plus respectables”. Et l’on comprend, si pour Minc il s’agit d’une œuvre de promotion, que la paternité des idées ou des inventions lui importe peu. Mais entre l’invention originale du romancier créateur, et l’imagination de deuxième main du vulgarisateur, il y a la différence de la nuance, et les contresens inévitables, d’où la sévère conclusion de Rödel : “vous avez travesti les idées en ne les comprenant pas… votre apport personnel se réduit à quelques anachronismes et quelques jugements sur Spinoza qui feraient rire dans les chaumières spinoziennes…” 

“Spinoza, le masque de la sagesse” c’est, pour Rödel, une tentative de découvrir l’homme dissimulé derrière l’œuvre. Mais Spinoza cherchait-il à dissimuler sa personne ? Il semble que lorsqu’on appartient “au petit nombre de penseurs qui ont vraiment bouleversé le monde”, pour parler comme Daniel Lindenberg, on a autre chose à montrer que son nombril. L’exhibitionnisme romantique, qui ne se confond d’ailleurs pas avec la sincérité, n’était pas encore  à la mode. Rödel découvre, et c’est son mérite, que la “vertu” de Spinoza n’est pas innée, mais fruit d’une lutte intérieure. Comment en serait-il autrement, et cet effort sur soi ne donne-t-il pas son prix à la conquête ?


Quant au reste, ce qui découle de l’imagination du romancier, ou de ses dons de psychologue, nous dirons que, s’appuyant sur l’imagination on risque de s’éloigner de la rigueur de l’historien. Et c’est peut-être ce qui manque à cet ouvrage qui, certes, est davantage que la “charmante biographie” que concède la majestueuse bienveillance de l’énarque parisien Minc au simple professeur de philosophie de province. L’étude plus approfondie de l’histoire aurait peut-être permis à Rödel, et par ricochet à son emprunteur, de mieux baliser le personnage et l’œuvre. On n’invente pas l’histoire. Minc l’inventait en imaginant que Spinoza n’avait pas étudié l’hébreu. Rödel l’invente en imaginant que les Juifs portugais furent accueillis avecgénérosité par la communauté juive d’Amsterdam.  Quand les nouveaux-chrétiens, Portugais ou conversos y arrivèrent, à la fin du XVIe siècle, il n’y 
avait plus de juifs, depuis longtemps, à Amsterdam. Au contraire, bien avant que ne s’y crée une véritable communauté ashkénaze, à l’arrivée de nombreux juifs allemands, polonais et lituaniens, les Portugais prirent en charge la bienfaisance, avons-nous vu plus haut. Ils envoyèrent toujours des secours aux juifs de l’Est victimes de pogromes. Ils payèrent les rançons nécessaires à la rédemption des captifs réduits en esclavage. S’il avait connu le niveau culturel des anciens marranes, Rödel n’aurait pas évoqué “la grossièreté superstitieuse” des Juifs, qualifiés de “peuple primitif”. Ces Juifs n’étaient pas plus primitifs que Bossuet ou Fénelon. Même sila raison d’État les animait, ils n’étaient guère plus intolérants que Calvin, et certainement moins sanguinaires. 



Anachronisme aussi quand Rödel s’étonne de “l’ascendant des rabbins sur le peuple ignorant” (p. 39) et quand il croit que “la loi de l’État” aurait dû prévaloir. Ce peuple, loin d’être ignorant, était l’un des plus cultivés d’Europe. Le statut hollandais de 1616, préparé par le magistrat d’Amsterdam, réservait aux seuls parnassim, le pouvoir d’excommunier les transgressants, à l’exclusion des rabbins, selon une tradition laïque appliquée dans toutes les communautés portugaises d’Europe.2 De même Rödel trouve “incongru” qu’un philosophe exerce un métier, comme le polissage de lentilles. à la rigueur aurait-il pu, sans déroger, vivre de ses droits d’auteur, observe-t-il. Mais l’originalité de la bourgeoisie d’affaires juive ibérique est sa tradition de marchands lettrés. Non seulement il n’est pas déshonorant, dans ce groupe, pour un homme de lettres, comme autrefois dans l’Espagne musulmane, d’être un marchand, mais il est déshonorant pour un marchand de n’être pas lettré. Tous les marchands nouveaux-chrétiens d’Anvers, depuis le XVe siècle, exerçaient une activité littéraire, traduisant le latin, le grec, l’hébreu ou l’arabe. On touche là l’antique clivage entre Orient et Occident. Hermès et Mercure, nous rappelle Claude Hagège, dieux du commerce, sont par ailleurs dieux des voleurs. Mais Thot, dieu égyptien du commerce, est aussi dieu de la philosophie. Le discrédit porté sur le commerce ou l’artisanat, en un mot sur le travail, dans le monde romain, c’est le mépris du maître pour l’esclave. Seule la guerre et la conquête, non l’entreprise, y légitiment la richesse. C’est de cet héritage romain prolongé qu’est  sans doute venu le déclin de l’Espagne. C’est en partie de l’héritage hispano-arabe, dans une histoire de longue durée, qu’est venu au XVIe siècle l’épanouissement économique et culturel des communautés juives portugaises. 

Lionel Lévy
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