Toujours Spinoza : La liberté de philosopher de Maïmonide à Spinoza - Shlomo Pinès

1997 - Collect. Midrash, éd. Desclées de Brouwer 484 pages.

Le Docteur Gérard Haddad a bien voulu nous offrir ce grand livre, qu’il a eu le mérite d’éditer.1  Il fallait bien un Rémi Brague pour nous présenter Shlomo Pinès, dont nous savons que, né à Paris de parents juifs russes, revendiquant une lointaine ascendance espagnole, historien et philosophe israélien consacré, il fut, à Berlin, un ami et condisciple de Leo Strauss. Et d’abord son épitaphe empruntée à Baruch : “L’homme libre ne pense rien moins qu’à la mort” (…et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie).

De son cosmopolitisme traditionnel, Shlomo  Pinès, qui a tenu à étudier non seulement l’hébreu, mais l’arabe classique, le sanscrit et d’autres langues anciennes et modernes, démontre l’existence de passerelles entre des traditions de pensée qu’on croyait séparées par  des abîmes. Ainsi, après avoir relevé l’influence scolastique chrétienne sur les penseurs juifs tel Crescas au début du XVe siècle, il constate les influences judéo-chrétiennes sur les textes musulmans, et découvre chez Maïmonide que les sources du plus grand de ces penseurs juifs devaient être cherchées chez des auteurs arabes. Mais par ailleurs il voit en Ibn Khaldoun, auteur tunisien d’origine andalouse au XIVe siècle, l’héritage de Maïmonide. Pour Pinès, incontestablement, et c’est son originalité par rapport à son aîné Leo Strauss, isoler la culture juive de son large contexte culturel, et ignorer ce dernier, c’est fausser nécessairement la recherche sur cette culture. La culture juive en effet, ne peut s’apprécier que dans : 1° l’espace culturel gréco-romain, 2° la culture arabe, et 3° la culture christiano-européenne. Il voit comme un privilège du peuple juif cette particularité de son histoire : le fait que des parties importantes de sa nation ont vécu dans les centres culturels les plus importants de leur temps.

C’est dire que par la dimension de l’homme et de la pensée, Pinès est en lui-même un personnage essentiel à la compréhension de la culture juive et de la culture mondiale où celle-ci s’intègre. Il est donc bon de l’étudier lui-même, à l’occasion de son étude de Spinoza. Pour Pinès, d’ailleurs, la distinction entre pensée juive “interne” et “externe” n’a pas cours, car la culture juive, comme celle de tout peuple, connaît un processus constant d’emprunts et de changements, fruit de ses contacts conscients ou non avec d’autres cultures.




Contrairement à la conception dominante de la pensée juive, qui voit une claire continuité depuis la Bible jusqu’à nos jours, à travers le Talmud, puis la pensée médiévale – même si des penseurs juifs avaient subi l’influence de la pensée étrangère de leur zone culturelle –, Pinès admet que cette pensée juive étant pluriculturelle et multilinguistique, son étude non dénaturée doit passer par l’étude approfondie de nombreuses autres cultures et langues, ce qui exige – faut-il le dire ? – une formation analogue à celle que lui-même eut le privilège de recevoir dans sa jeunesse. W. Z. Harvey, dans une étude contenue dans l’ouvrage présenté, a cette belle formule : “Les recherches de Shlomo Pinès nous enseignent que la pensée juive n’est pas un ghetto étroit, mais une métropole.”

Retenons comme constat essentiel de Pinès que la liberté, dans le sens de mot d’ordre de révolte des opprimés contre les oppresseurs, est l’un des héritages que le judaïsme devait offrir au monde. Il affirme d’ailleurs que Spinoza a joué en Europe un rôle essentiel dans l’élaboration du concept de liberté dans le sens de libération de l’homme. Baruch est le premier a avoir énoncé ce principe si audacieux à l’époque : “La liberté de philosopher peut être accordée sans qu’en souffrent la piété et la paix de l’état, mais l’on ne peut ôter celle-ci sans ôter avec elle la paix de l’état et la piété elle-même.” Et cette approche morale de la liberté à méditer par les politiques : “L’homme libre n’agit jamais en fraude, mais toujours honnêtement.” J’observerai pour ma part que le concept de liberté de penser est intrinsèque à la condition marrane, et que Baruch n’en fut pas l’inventeur, même s’il fut le premier à l’exprimer en littérature.2 Admirons combien le modernisme de Spinoza dépasse celui du siècle suivant. Rousseau qui lui emprunte son projet de “religion universelle” et civile, n’hésite pas à prôner la peine de mort contre ceux qui contreviendraient à la morale officielle, et l’exclusion des intolérants. Or, si Spinoza a bien envisagé l’exclusion de la communauté des “intolérants”, il n’imaginait certes pas la peine de mort pour délit de transgression, lui qui proclamait que la haine est foncièrement mauvaise, même quand elle s’exprime à l’encontre des ennemis de la société.


A propos de ce qu’on a appelé la “christologie” de Baruch,  Pinès qui y voit un aspect “ironique” évident, explique bien que Spinoza prête au Christ ses propres pensées philosophiques, pour s’en faire une sorte de caution, dans un monde où il eût été sacrilège de rejeter de front le personnage même. Il est vrai que d’autres grands Juifs – pensons au rabbin livournais Elia Benamozegh et à Jules Isaac  – ont intégré Jésus dans leur héritage, faisant observer que rien de ce qui sépare christianisme originaire et judaïsme, n’a été expressément affirmé de son vivant par Jésus. Benamozegh, pour sa part, avait rêvé d’une religion monothéiste unifiée, à condition que l’Église renonçât au dogme de la trinité.3

Pour Pinès, Spinoza a été un lecteur “selon le cœur” de Maïmonide. S’il polémiquait parfois avec lui, nous dit-il, c’est en lecteur sérieux et perspicace, traquant les incohérences. Notons qu’il est difficile dans la critique d’un auteur ancien  – plus de cinq siècles séparent les deux philosophes judéo-ibériques et leurs deux “marranismes” – de s’abstraire de tout anachronisme. Mais Pinès ajoute à cette source d’incompréhension l’effet du “camouflage” utilisé par Maïmonide, et non toujours perçu par son lecteur Baruch, pour éviter de choquer les croyances traditionnelles par des idées incompatibles. Or, Spinoza lui-même n’a-t-il pas utilisé, et pour de mêmes raisons, de tels langages codés ? Il n’empêche qu’il y a une grande concordance entre les deux penseurs dans la conception de l’action directe de Dieu. Pour Maïmonide, comme pour Baruch, cette action ne se conçoit que comme enchaînement des causes matérielles. L’un et l’autre donnent un contenu purement allégorique aux invraisemblances des Écritures.4 L’un et l’autre, comme le musulman andalou Averroès, nient que la religion s’occupe d’une quelconque façon de la vérité “théorétique”.5 

Notons que ce grand livre, en dépit de l’importance des développements philosophiques et théologiques, est parfaitement abordable aux lecteurs bénéficiant d’une culture courante, qu’il  récompensera par son effet vivifiant.
                                                                                                                 
Lionel Lévy
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