Revues : Les Juifs de Constantinople

Bernard Pierron et Lucette Vidal ont étudié pour nous, comme ils ont la gentillesse de le faire fréquemment, la belle revue du judaïsme grec : 

Cronica - Χρονικα, et ont écrit chacun la recension d’un article qui les a particulièrement intéressés, Bernard sur les Juifs de Constantinople, article 
de Thrassyvoulos Or. Papastratis, édition 163 de septembre-octobre 1999, et Lucette sur le quartier Campbell à Salonique, article de Vilma Hastaoglou dans le n° 165 de janvier-février 2000.

Le peuplement juif de Constantinople remonte à l’époque byzantine mais c’est surtout avec l’arrivée des exilés d’Espagne, à compter essentiellement de 1492, que la communauté va se développer. Ce développement sera d’ailleurs largement encouragé par le Sultan Bayazid II. A la différence des chrétiens que la population musulmane désignait sous le nom de Rayas, les Juifs étaient considérés comme des hôtes, misafir. Mais dans cette mosaïque ethnique qu’était la population générale d’Istanbul, les Juifs eux-mêmes présentaient une grande diversité de communautés qui se différenciaient, fait courant dans la plupart des villes de l’Empire ottoman, par leurs origines. Les plus anciens, les Romaniotes, parlaient le grec. Ils côtoyaient les Sépharades hispanophones, les Achkénazes originaires de l’Europe de l’Est, les Italiens principalement établis dans le quartier génois, les Caraïtes. Il ne semble pas que le sionisme ait exercé une attraction particulière parmi ces fidèles sujets ottomans. En 1920 ils étaient environ quarante mille. Mais cette présence importante n’était pas suffisante pour donner à la capitale de l’Empire ce caractère juif propre à certaines autres villes qui ont mérité le qualificatif de Madre de Israel telles que Salonique. Toutefois leur activité commerciale – il a toujours existé une vive concurrence entre eux et les Grecs dans ce domaine -  en avait fait l’un des moteurs de l’économie turque. Afin d’éviter tout cliché, il faut souligner que face à une minorité prospère qui avait un certain poids dans la vie économique et politique de l’Empire, la majeure partie de la communauté vivait dans des conditions de précarité et de pauvreté, formant un prolétariat caractéristique de toutes les grandes communautés juives de la Méditerranée orientale.




Les Juifs vivaient en majorité dans des quartiers qui leur étaient propres appelés en turc Yahudi Mahallesi  mais qui n’étaient nullement des ghettos : Balata, Hasköy, Galata en étaient les principaux. Or souvent, éléments grecs, arméniens et juifs, comme en témoignent les églises chrétiennes qui existent toujours dans ces quartiers, vivaient dans une certaine promiscuité et dans une relative tolérance qu’explique sans doute la politique des sultans en matière de religion. Balata est sans doute le quartier juif par excellence. C’est là que l’on trouve les plus anciennes synagogues de la ville qui datent du XVe siècle. A côté de ces synagogues dont un grand nombre fut bâti dès les premiers temps de l’installation ottomane il faut noter la présence de l’hôpital – Or-Hayim. A Hasköy on compte également de très anciennes synagogues, Binai Mikra (Caraïtes) et Muellem. Au XIXe siècle on y trouvait la meilleure école juive de la ville, l’Institut Camondo. De nos jours le seul témoignage de cette présence reste l’hospice de Moshav Zekinim. C’est à Galata que se trouve le grand rabbinat fondé dès les premiers temps de la prise de la ville par les Turcs, lorsque le sultan Mehmet II désigna comme grand rabbin Moshé Kapsali. Toutefois les synagogues de ce quartier sont plus récentes que celles des deux précédents : les plus importantes sont Zulfaris et Neve-Shalom. C’est là également que fonctionnent les uniques écoles juives de la ville, une école primaire et un collège. 

Linguistiquement parlant, à côté du judéo-espagnol, le grec semble avoir été une langue très parlée dans la communauté juive de Constantinople d’une part parce que c’était la langue d’une proportion non négligeable de la population, les Romaniotes, et que d’autre part en raison du cosmopolitisme de la cité et de la promiscuité qui y régnait, les Juifs ottomans et les Grecs ottomans entretenaient des relations économiques forcément très étroites même si, comme nous l’avons vu, elles n’étaient pas dépourvues d’un certain esprit de compétitivité tout à fait naturel chez ces deux peuples qui s’adonnent depuis toujours au commerce. La fondation des Écoles de l’Alliance Israélite Universelle à compter de 1880 introduisit là comme ailleurs le goût de la culture française jugée au XIXe siècle comme un support de la civilisation. 
Notons qu’après la défaite grecque d’Asie Mineure, en 1922, et l’échange de populations entre la Turquie et la Grèce, nombre de Donmes des Balkans vinrent s’installer à Istanbul où on les désignait sous le nom de Selanikler, les Saloniciens. Bien que convertis à l’Islam ils sont restés assez proches de leurs anciens coreligionnaires tout en se démarquant des musulmans dits orthodoxes, puisqu’ à Constantinople même ils ont leur propre mosquée et leurs écoles à Nisantas – Tevsikiye et leur cimetière à Skutari. Ils auraient, dit-on, fourni à la République turque une contribution importante en la personne de Kémal Ataturk originaire de Salonique et que certains chercheurs soupçonnent d’être issu de cette minorité religieuse.

Aujourd’hui la population juive de Turquie ne dépasse guère les vingt-cinq mille âmes. à Istanbul même, les quartiers traditionnellement juifs ont été désertés par leurs anciens habitants qui ont préféré les rives du Bosphore tout en continuant de perpétuer dans la capitale ottomane leurs traditions, leur culture avec la publication du journal Shalom mais aussi un cercle d’intellectuels dont Klara et Elie Perahya qui nous ont récemment livré deux dictionnaires de judéo-espagnol1 dans la continuité de l’œuvre d’un autre grand intellectuel juif turc de la première moitié du XXe siècle, Abraham Galante.2

Bernard Pierron
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