Novia que te vea - Rosa Nissán

Espagnol - 1992, Éditeur Planeta Mexicana, 189 pages. Traduction "Que je te voie fiancée"
Le joli récit que voilà ! Écrit sous la forme du journal intime d’Oshinica, prénom turco, il connut un grand succès au Mexique.

Le lecteur n’y trouve pourtant d’autres péripéties que celles qui ponctuent la vie quotidienne d’une famille sépharade émigrée au Mexique, et qui empruntent sans doute au vécu de Rosa Nissán, et d’abord les expériences et émois de la narratrice, de l’école primaire au kahal1 sous son voile de mariée; car voilà la grande affaire pour une jeune fille juive : novia que te vea.2

Nous sommes à Mexico donc, dans les années cinquante : Oshi va avoir quinze ans mais la vie nationale ne transparaît guère dans le récit, et la géographie urbaine se limite aux quartiers où vit et travaille la colonie juive : le quartier résidentiel de l’ancien Hippodrome où les familles juives sont attirées par la présence d’un collège sefaradí, et celui, combien plus populaire, de la Lagunilla, sorte de “quartier du Sentier” mexicain3 où le grand-père et le père d’Oshi tiennent commerce de confection, la fourrure d’un bon rapport pour le premier, le tout venant pour le second; c’est là aussi que l’adolescente rencontrera son futur mari.
La plume de la romancière sait faire vivre et grandir son héroïne : un peu conventionnelle, Oshi apparaît assez tiraillée entre un conformisme docile et des velléités de rébellion pour suggérer au lecteur la chaleur étouffante d’un cocon familial peuplé de tantes, cousins, frère et sœurs. Le milieu est modeste; la Bar Mitzva de Moshón, le jeune frère, est l’occasion rare, pour le père, d’être désigné pour lire la Torah à la synagogue : “ma famille, on ne l’appelle jamais, parce que mon papa n’est pas riche, il ne fait pas beaucoup de dons [...] simplement, il paie sa cotisation et c’est un bon juif.”  



Aussi prend-il soin de maintenir ses enfants sur le bon chemin : Oshinica, l’aînée, qui a environ neuf ans au début du récit, fréquente une école catholique; elle collectionne les images pieuses, prie et s’étonne qu’une camarade la traite de “juive” et l’accuse de la mort du Christ (“dis-leur que Jésus était juif et qu’il a fait la Bar Mitzva !”). On déménage donc, pour se rapprocher du collège sépharade; là, la morá Luvesky, enseignant l’hébreu, montre aux élèves le numéro tatoué sur son bras par les nazis; c’est là aussi que Oshi apprend à danser la Hora et rêve d’un séjour dans un kibboutz en Israël; mais pas question, les filles ne quittent la maison qu’avec leur mari; alors, devenues harina de otro costal,4 elles vont où elles veulent. 

Oshi obéit en regimbant un peu : comment sa mère, ses tantes et leurs amies acceptent-elles de s’enfermer à la maison pour jouer aux cartes, puis regarder le feuilleton télévisé, en mangeant des borrecas aux noix, fromage ou aubergines, si exquises soient-elles ? Les choses évoluent pourtant, et l’adolescente pourra faire des études de secrétariat, devient secrétaire médicale, rêve d’être laborantine, ce que ne refuse pas Lalo, son futur mari qui ressemble à James Dean.

Lalo provient d’un milieu plus moderne et ouvert; très vite, Oshi perçoit les bigarrures de la colonie juive et explique à son amie goy qu’elle ne fréquente pas ces paisanas blondes aux yeux bleus car elles sont yiddish et viennent d’Allemagne, de Russie, enfin… de par là; elles “se croient”, s’habillent toujours comme pour une fête, on les laisse étudier et fréquenter des garçons. Mais le milieu sépharade n’est pas simple non plus, avec ses halabisshamisdamasqueñosalepinos… Le père d’Oshi, “perse” puisqu’il est né en Palestine, est venu avec son père après un oncle, qui racontait “qu’aux Amériques” il y avait la lumière électrique et que l’on ramassait l’argent à la pelle; quant à sa mère, qui connaît des histoires de Djohá, elle tire gloire d’être turca : “moi, à Estambol, j’allais dans les meilleures écoles; on nous faisait la classe en français; la famille de ma maman, c’est une famille bien !” 
Et il y a encore les “Arabes”, qui s’insultent avec tant d’enthousiasme : “que tu avales un parapluie et qu’il s’ouvre dans ton estomac ! que tu vives jusqu’à 120 ans à l’hospice ! maudit soit le bateau qui a amené ton papa!”.

Aussi, trouver un bon mari n’est pas facile : Andrès, le premier amoureux, n’est pas vraiment juif puisque sa mère est goy, Lalo soulève aussi des réticences, car il est “arabe” et sa prodigalité est étrange : “Ce n’est pas une famille normale” - dit ma maman […] Chez nous, on n’a jamais emmené la famille au restaurant mais on n’a jamais manqué de rien à la maison !”

Mais l’essentiel du plaisir procuré par le texte réside dans l’enchantement de muestra lingua 
- avec ses dialogues - qui se diversifie selon l’origine, le sexe et l’âge, donc le degré d’assimilation des personnages5; écoutons le grand-père plaindre son fils d’avoir trois filles : así es la vida, mi veintiúnico hijo, primero tuvo una musher; ni modo, tú conoces a Oshinica, mi nieta; la adoro; lleva el nombre de mi madre, que el Dió tenga en Gan Eden (puis, grâce à Dieu, un fils). Bueno; curto de palabra, para no hacerte el cuento largo, al tercer hisho: otra musher. El Dió sabe porque manda las cosas. A los once meses: ¡Barmin Nán!, otra más y se mos hicieron tres de ellas. […] ¿Te imaginas? Tres dotes, mi hisho va a tener que trabajar como burro para casarlas.6 

Oshi épousera Lalo sans dot, mais accompagnée par la lengua de la miel, préservée depuis Sefarad jusqu’au delà des mers :

Por la ventanica las vi venir
la cara de la novia como la luna
juntas las tres sobrinicas,
la alta, la baja y la menudica
A las tres hermanicas les digo:
gozen la mocedad, gozen la noviedad
que dumpués pasará
Gracias al Dió que mos lo deshó vivir.7 

Jacqueline Covo-Maurice
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