Les vendanges de Rachi - Sylvie Weil

2000 Flammarion, 306 Pages


Décidément bien des études et récits qui portent le nom de “roman” laissent passer d’intéressantes informations historiques !
C’est justement le cas des quatre livres suivants qui ont retenu notre intérêt pour cette édition.

Dans une famille juive pratiquante, l'enfant de cinq ans sait qui est Rachi. Il sait qu'au bas de chaque page du Pentateuque qu'on lui apprend à lire en hébreu, il y a un commentaire introduit par les trois lettres qui forment l'acronyme qu'est “Rachi”. Le commentaire de Rabbi Chlomo Yitzhaki (Ra-Ch-Y) est imprimé en caractères différents, souvent plus petits, communément appelés “caractères de Rachi”.1

Ainsi commence le livre de Sylvie Weil, qui décide, au cours d'un été New Yorkais, de partir à la découverte de ce Français, né à Troyes en 1040 et mort dans cette même ville en 1105.

Il s'agit d'un ouvrage original, fort bien documenté. L'auteur, apparemment, n'a pas voulu trancher entre la fiction historique et le documentaire. Le lecteur est donc invité à sauter du présent au passé, ce qui permet à Sylvie Weil d'être à la fois rigoureuse dans son évocation du personnage et de nous donner à entendre les légendes fantaisistes qui circulent aujourd'hui sur son compte. Légendes rapportées par un marchand d'aspirateurs de Brooklyn et ses divers clients, qui semblent échappés d'un film de Woody Allen.

Ces figures sont trop fugitives et stéréotypées pour qu'on s'y attache et le procédé de la “boutique aux souvenirs” me semble un peu artificiel.

Revenons donc au véritable sujet du livre, Maître Salomon, alias Rachi. 

N'ayant reçu moi-même aucune éducation religieuse, j'ai eu quelque peine à démêler l'écheveau. Rappelons que Rachi fit ses études à Mayence et Worms, en Rhénanie, sous la houlette du grand talmudiste Isaac Ben Judah. Mais c'est en Champagne, tout en cultivant sa vigne, qu'il vécut et rédigea ses commentaires. Marié à Précieuse, il eut trois filles, et ses petits-fils poursuivront son œuvre.
 
Quelle œuvre, justement ?

Il existait en ce temps-là pour les juifs deux versions de la Bible, l'une en araméen, utilisée à Babylone, et une en hébreu, utilisée en Allemagne et en France. Rachi s'est donné la tâche immense d'interpréter puis d'expliquer la Loi en l'adaptant à la réalité de la vie au XIe siècle. C'est ainsi qu'il fit bientôt autorité en matière de Halakha (adaptation des textes au monde “moderne”) et rédigea plusieurs centaines de responsas aux questions qu'on lui adressait de partout en Europe.

A chaque fois qu'il le jugeait utile, Rachi donnait l'équivalent en vieux français d'un mot hébreu difficile : ce furent les laazim (“en langue étrangère”), extrêmement précieux pour les spécialistes du vieux français. 
Dans son interprétation du Pentateuque, Rachi privilégie le plus souvent le sens littéral (pechat) et n'utilise le sens profond, éthique (derach) que lorsque le premier est difficile à comprendre… Pour les non-talmudistes (comme moi), ces distinctions ne sont pas évidentes et je remercie le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme de m'avoir éclairée sur le sujet !

Les exemples abondent dans le livre de Sylvie Weil, où il apparaît que Rachi défend toujours l'explication simple, de bon sens, empreinte de tolérance et d'intelligence des choses. Comme il le dit, les Juifs sont “en exil” et si l'interprétation de la loi est trop rigoureuse, la vie quotidienne dans les petites communautés deviendra impossible. Ainsi Maître Salomon implorait-il son ancien maître Isaac HaLevi d'assouplir les règles sur la viande : à Troyes, explique Sylvie Weil, il n'y avait pas de boucher juif. Si un boucher chrétien abattait un animal de façon qu'il soit cacher, puis se le voyait refuser par les juifs à cause d'un défaut dans les poumons, il ne pouvait pas le vendre ensuite à ses clients chrétiens…

Rachi prône donc un respect pragmatique, voire pratique, de la Loi. N'oublions pas qu'il gagnait sa vie comme viticulteur (son quotidien était celui d'un paysan !) et qu'il avait des clients chrétiens, avec qui il entretenait de bonnes relations.

“Comment rendrons-nous la Torah compréhensible pour les juifs de maintenant, qui ont perdu la connaissance de l'hébreu, si nous, de notre côté, nous ignorons le monde où ils vivent ? En ce qui concerne, par exemple, la construction du Michkan, le Tabernacle que l'Eternel ordonna aux fils d'Israël de construire dans le désert, comment leur ferons-nous comprendre l'agencement et la disposition des planches, des socles et des tenons, si nous ne fréquentons pas les charpentiers ?” 

Non seulement Rachi était “dans la vie” mais ses avis étaient empreints de gentillesse et de tolérance. Dans ses activités de juge rabbinique, il prêchait l'apaisement et la réconciliation, tout en expliquant aux contrevenants à quelle partie de la Loi ils avaient failli.

Bon vivant, ne boudant ni la bonne chère ni le bon vin, doté d'une épouse aimante et de trois filles qu'il instruisit, bravant ainsi la coutume (et non les textes, comme il s'en explique !), sachant écouter et prendre en compte l'avis d'autrui - son petit fils fut l'un de ses premiers contradicteurs - il fut l'exemple même de “l'honnête homme” doublé d'un remarquable guide spirituel.

Même si au XIe siècle, les Comtes de Champagne protégeaient les Juifs, il eut à connaître les terribles massacres qui accompagnèrent, en Rhénanie, le départ aux Croisades. Contrairement à son gendre Juda Ben Nathan, dont l'intransigeance n'est pas sans annoncer les intégrismes à venir, Rachi refuse de tourner le dos aux juifs qui, pour échapper à la mort en 1096, ont été contraints d'accepter le baptême : “S'ils ont tout quitté pour s'installer parmi nous, c'est la preuve qu'ils désiraient revenir le plus vite possible à la religion de leurs pères. Il faut les encourager et non pas les attrister en leur montrant du mépris.”

Un grand humaniste, un esprit libre et moderne. La question rituelle, paraît-t-il, des Talmudistes: “Que dit Rachi ?” est donc pleinement fondée !

Il est à noter que son commentaire du Pentateuque fut le premier livre imprimé en hébreu, en 1475, à Reggio en Italie. A noter également que la langue de Rachi est ce qui deviendra le français. S'il déchiffre la “cursive espagnole” des copistes, il s'avoue plus familier de “l'hébreu carré”. Il est Français et juif, juif et Français. Il vécut donc une époque où l'exil était plutôt doux, et où les communautés de l'Est et du Sud communiquaient en bonne intelligence…
L'indulgence et la rigueur de Rachi devraient nous guider dans le monde moderne, et c'est sans doute le message de Sylvie Weil, qui intercale dans son récit historique des chapitres où des hommes à papillotes cherchent une épouse sur Internet, pas trop instruite de préférence, et disposée à porter perruque. Avait-on besoin de cette gymnastique, de cette pseudo-enquête policière pour évoquer un homme beaucoup plus tourné, à mon sens, vers la tolérance et la modernité que le marchand d’aspirateurs de Brooklyn dont les jérémiades passéistes finissent par lasser ? 

Mais c'est un avis personnel.

Brigitte Peskine
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