Le Professeur Abraham Galante: sa vie et son oeuvre littéraire historique et scientifique - Abraham Elmaleh

En français 1947 Istanbul, en hébreu 1954 Jérusalem


Nul ne peut étudier notre culture sépharade balkanique sans immédiatement rencontrer sur son parcours quelques grands auteurs ayant travaillé dans la première moitié du siècle sur la question. Abraham Galante, que Bernard Pierron étudie ci-dessous est parmi les premiers d’entre eux. 
Le nom de Jos. Nehama vient immédiatement à l’esprit en symétrique.

Car si les deux sont de même culture encyclopédique, la vie, l’Histoire ont fait que dans l’Empire ottoman en recul l’un, Nehama, né en 1881 (mort 
en 1971) à l’ouest de l’Evros, frontière actuelle entre les deux pays, s’est retrouvé en Grèce, l’autre, Galante, né en 1873 à Bodrum en Anatolie sur la côte (au sud d’Izmir) et mort en 1961 a vécu en Turquie. Le parcours de ce dernier est décrit dans l’article qui suit.

Le judéo-espagnol a constitué pour l’un comme pour l’autre un combat fondamental. Tous les deux le parlaient et l’écrivaient. Mais si Galante a essentiellement publié en turc et plusieurs autres langues, Nehama, enseignant, directeur d’école, a pratiquement rédigé son œuvre en français. Même si chacun de nous n’en est pas conscient, nous devons beaucoup à l’un comme à l’autre quant au maintien jusqu’ici de notre culture.

Les œuvres maîtresses qui jalonnent le parcours de Nehama sont bien entendu “L’histoire des Israélites de Salonique”1 imposant ouvrage rédigé entre 1935 et 1959 ainsi que le “Dictionnaire du judéo-espagnol”, encyclopédie plutôt que simple dictionnaire d’ailleurs, paru en 1971 en Espagne peu après son décès hélas, de sorte qu’il ne l’aura pas vu achevé.

Leur parcours politique à tous les deux aura été marqué, pour Galante par l’exil en égypte après qu’il eut manifesté trop de sympathie pour le mouvement des Jeunes Turcs - tout comme Nehama d’ailleurs - et pour Nehama par une prise de position ferme dès 1913 pour l’internationalisation de Salonique et de sa région afin de sauvegarder le caractère culturel et économique de la ville. Il se tint résolument sur cette position… mais la vie lui fit entériner la situation contraire qui a prévalu !
Il est nécessaire d’ajouter que Jos. Nehama fut déporté de Salonique à Bergen-Belsen (et non à Auschwitz, ce qui lui sauva la vie).

A noter aussi qu’Abraham Elmaleh a publié en 1965 dans les Cahiers de l’Alliance Israélite Universelle, n° 21, quelques pages sur “Jos. Nehama, éducateur, écrivain, historien et homme d’action”. Nous ne connaissons pas ce texte, mais la correspondance entre les titres est évidente !

Abraham Galante,2 cerveau encyclopédique s’il en fut, n’a sans doute pas bénéficié de la notoriété qu’il méritait et n’est plus connu aujourd’hui que de quelques spécialistes sachant les richesses que peut contenir la centaine d’études, d’articles, de livres qu’il a écrits sur plus d’un demi-siècle, dans plusieurs langues différentes. 

Toutefois grâce à un ouvrage dont les deux premières éditions sont parues à Istanbul en français - et dont, ironie du sort, nous ne possédons qu’une traduction hébraïque ultérieure publiée à Jérusalem en 1954, du fonds Nahmias sur laquelle est basé ce compte rendu - cet intellectuel ottoman nous est maintenant un peu mieux connu. Cependant cet ouvrage étant écrit par un autre intellectuel, du vivant de l’auteur, à une époque où l’on concevait peut-être différemment - ou avec plus de pudeur - l’art de la biographie, le personnage que nous découvrons peut paraître quelque peu désincarné, totalement absorbé dans ce monde de l’esprit et de l’intellect qui, si nous en croyons A. Elmaleh, a constitué l’essentiel de son existence. Cependant, dans les notes marginales, quelques éléments touchant à l’affectivité du savant nous sont révélés que nous ne manquerons pas de porter à la connaissance du lecteur de La Lettre Sépharade afin d’humaniser l’image du professeur Abraham Galante, chercheur et polémiste qui reste une figure marquante non seulement du judaïsme ottoman mais aussi globalement de la culture turque et proche orientale.

A. Galante est né à Bodrum en 1873 dans une famille espagnole qu’a illustrée depuis le XVe siècle toute une lignée de savants dont Mordekhai Galante (mort à Rome après 1541) n’est pas des moindres. Notons que c’est à ce Mordekhai dont le nom de famille était en fait Angello, et qui était  un fort bel homme si l’on en croit la tradition, que la famille doit le nom sous lequel nous la connaissons : la noblesse romaine en raison de ses qualités physiques et morales l’aurait surnommé  Galant’uomo  d’où le nom de Galante. Deux de ses fils émigrèrent à Safed d’où ils essaimèrent en Terre Sainte et plus loin encore, à Damas, leurs descendants se faisant une réputation de rabbins mais surtout de savants à laquelle, comme nous allons le voir, leur héritier de Bodrum - l’antique Halicarnasse patrie d’Hérodote, père de l’histoire - ne devait pas faillir. Abraham Galante s’orienta vers l’enseignement et devint professeur et inspecteur des écoles juives et turques de Rhodes. En 1905, à l’âge de 32 ans, opposant à la politique du Sultan Abd’ul-hamid II, il dut se réfugier en Égypte où il se lança dans une carrière journalistique très dense avec la publication d’un journal en judéo-espagnol (1905-1908) La Vara et la participation à plusieurs journaux de langues arabe, française et turque. Patriote turc convaincu il encouragea les Juifs ottomans à adopter la langue turque que lui-même possédait parfaitement et écrivait en caractères arabes, se battant d’ailleurs contre l’adoption de l’alphabet latin pourtant plus adapté à la phonétique de cette langue. Tout en encourageant l’assimilation culturelle il s’affirma comme un défenseur résolu des droits de sa communauté. Ce n’est qu’après la révolution des Jeunes Turcs qu’il put revenir à Istanbul où il devint, en 1914, professeur de langues sémitiques à l’université. Il y enseigna ultérieurement l’histoire de l’Orient ancien. Simultanément il développa une intense activité d’historien sur laquelle nous aurons à revenir. 



Non satisfait d’être un érudit hors pair, il participa activement à la vie politique de son pays puisqu’il fut délégué à la première Assemblée Nationale Turque après la Première Guerre mondiale et membre du Parlement en 1943. Une vie si bien remplie, quoique fort longue puisqu’il n’est mort qu’en 1961, ne lui laissa apparemment pas le temps de se marier : “Son amour de la science et ses errances de ville en ville et de région en région pour ses investigations et ses recherches, l’empêchèrent de fonder une famille.” Et pourtant, le narrateur semble savoir que dans les années vingt il rencontra une jeune fille issue de la bourgeoisie, quelque peu mondaine et éprise de la vie facile dans laquelle se complaisait la bonne société d’Istanbul. Les fiançailles furent célébrées entre cette jeune coquette et notre austère savant. Trois mois après il priait sa promise de lui rendre sa liberté jugeant leur mode de vie incompatible. C’est ainsi qu’il resta solitaire jusqu’à la fin de ses jours ne se consacrant qu’à la recherche et à l’écriture.

L’œuvre d’A. Galante est foisonnante, touffue, souvent déroutante dans ses prises de position. Elle a été écrite principalement dans trois langues que l’auteur maniait avec une dextérité qui peut nous laisser songeurs : le turc, le français et le judéo-espagnol. Ses préoccupations furent historiques bien sûr, nationales, mais aussi linguistiques et littéraires. 

Le domaine de la linguistique accapara son attention tout au long de sa vie :

- le judéo-espagnol : tout en conseillant la connaissance de la langue nationale, le turc, (“Citoyen, parle turc”), il s’intéressa aussi à l’espagnol. Il publia au Caire, “La langue espagnole en Orient et ses déformations”, puis ultérieurement, “Éléments sémitiques dans la langue judéo-espagnole; influence du turc sur l’espagnol (en turc)”.

- L’hébreu avec “De la contribution de la langue arabe à la renaissance de la langue hébraïque; de l’influence phonétique et tonique helléniques sur la phonétique et tonique hébraïques”.

- Et bien sûr, le turc dont il défendit, contre vents et marées, la graphie arabe – “Problème des lettres arabes et latines et graphie de la langue turque (en turc)” -  de même qu’il défendit la graphie de l’hébreu dans son ouvrage “L’adoption des caractères latins dans la langue hébraïque signifie sa dislocation (1950)”.

L’histoire et les civilisations furent en fait son cheval de bataille et pas seulement l’histoire juive. Il toucha à de nombreux domaines en publiant par exemple “Quelques observations sur la déformation de la transcription des noms géographiques du monde musulman (en français, Le Caire)”, “Code d’Hamourabi” ; “Trois législateurs sémitiques : Hamourabi, Moïse, Mahomet” ; “Code Hittite” ; “Histoire de Bodrum” ; “Histoire d’Ankara” ; “Code Assyrien” (tous ces ouvrages publiés en turc).
Mais ce fut évidemment sur le monde juif qu’il publia ses travaux les plus importants et qui restent fondamentaux pour la connaissance des Juifs de Turquie  et de la Méditerranée orientale, aussi bien en ce qui concerne leurs rapports avec le pouvoir ottoman qu’avec les autres minorités de l’Empire. Il faut citer parmi ses ouvrages les plus appréciés “Don Joseph Nassi, Duc de Naxos (1913)” ; “Esther Kyra (1926)” ; “Documents officiels concernant les Juifs de Turquie (1931 - 1954)” ; “Les Pacradounis ou une secte arméno-juive” (traduit de l’arménien, paru dans la revue, Ha-Ménora octobre – décembre 1932, Istanbul); “Nouveaux documents sur Sabbetaï Sevi, organisation et coutumes de ses adeptes” (1935) ; “Un poème arménien sur Sabbetaï Sevi” (Ha-Ménora, 1934) ; “Histoire des Juifs d’Anatolie” (1937 - 1939); “Histoire des Juifs d’Istanbul” (1941 - 1942).

Ceci ne constitue qu’un aperçu de l’ensemble de l’œuvre imposante de cet universitaire qui sans relâche fouilla les archives juives, turques et autres, œuvre dans laquelle nous trouvons deux nouvelles écrites en judéo-espagnol (caractères hébraïques)  Renyo o el amor salvaje (Ed. Azriel - Jérusalem 1905) et Abandonada por mi padre (Ed. Azriel - Jérusalem 1906). Notons que la biographie d’A. Elmaleh - qui est également une bibliographie - analyse le contenu de chacune des œuvres du chercheur et constitue donc une source inestimable d’informations. Certes cet acharnement valut à A. Galante la reconnaissance de certaines autorités, ne serait ce que celle d’Isaac Ben Sévi qui écrivait en 1954 :  “Historien, ethnographe, journaliste, linguiste et turcologue, Abraham Galanté ne s’est jamais départi, dans ses écrits, du point de vue juif, qui est chez lui le centre vers lequel convergent toutes ses pensées”. Il fut connu en Angleterre et en Allemagne puisqu’il passa en 1909 une année entière entre Londres et Berlin. En 1907 il reçut une lettre du secrétariat privé du roi d’Espagne, Alphonse XIII, le remerciant pour son travail sur les sujets juifs d’Espagne. On parla d’A. Galanté dans la presse madrilène et espagnole en général et Angel Pulido lui écrivit en particulier. L’Imam zaydite Yahya, considéré comme le fondateur de l’Etat yéménite moderne, lui écrivit pour lui demander d’être l’intermédiaire entre son gouvernement et les Jeunes Turcs – le Yemen étant alors sous la coupe ottomane. Le grand professeur reçut même les félicitations de l’héritier présumé du trône impérial, Abdul Macid. Et pourtant, parmi ses coreligionnaires et concitoyens juifs turcs il ne fut guère connu et reconnu, la Turquie étant sans doute le pays où ses livres furent le moins vendus… Un seul de ses ouvrages se vendit cependant à quarante exemplaires dans une librairie d’Istanbul : 
il s’agissait simplement d’une commande 
destinée à des bibliothèques nationales en Allemagne. 

Voici pourquoi il semblait bien nécessaire que la Lettre Sépharade rendît hommage à cette personnalité remarquable et malheureusement trop peu connue.3

Bernard Pierron 
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