Le Lion et le Moucheron, histoire des marranes de Toulouse - Jacques Blamont

2000 - Odile Jacob 464 pages dont 16 d’arbres généalogiques simplifiés des familles étudiées et 28 d’index des noms cités

Si cette belle étude n’avait pas été sur-titrée “Le lion et le moucheron”, nous aurions volontiers soufflé à son auteur de l’appeler - paraphrasant une expression célèbre - : “La généalogie mène à tout, à condition d’en sortir”.

En effet, c’est parce qu’il manquait quelques maillons à ses lignées ancestrales que Jacques Blamont s’est lancé dans cet important travail qui a dû lui demander tant d’années d’efforts et de recherches persévérantes. Mais quand on est motivé, n’est-ce pas…

Au bout de ces efforts se situe l’un des bons livres d’Histoire parus ces années-ci sur les marranes de la diaspora portugaise vers l’Europe de l’Ouest, dès le début du XVIe siècle. Avec un éclairage tout particulier sur Toulouse comme point d’ancrage, qui n’avait guère été étudié jusqu’ici alors que Bordeaux, Bayonne et les petites villes de l’intérieur avaient été scrutées, par Gérard Nahon entre autres.

La méthodologie n’est pas nouvelle, classique à notre époque, d’étudier des lignées familiales et peu à peu d’arriver à écrire l’Histoire. Son application sur le sujet ici étudié est d’autant plus pertinente que les juifs, après l’expulsion d’Espagne, ont eu hélas à beaucoup voyager pour échapper au sort cruel qui les attendait ici ou là, ici et là ! Et bien entendu l’Histoire ne retient que ceux qui ont échappé à la mort. Les morts ne disent, n’écrivent ni ne témoignent plus.1 De plus les historiens savent bien, Jacques Blamont le note, que les très petites gens ne contractent pas chez les notaires.2

Ces réserves méthodologiques formulées, il s’agit d’un ouvrage très plaisant à lire et qui apporte beaucoup.

Très plaisant parce que l’auteur fait pénétrer dans le quotidien, dans la vie de ces marchands qu’il semble avoir fréquentés tant il les connaît et nous les rend familiers. Il exploite bien les nombreuses archives notariales qu’il a pu consulter3 et différencie toujours au passage les filiations et cousinages avérés de ceux qu’il reconstitue avec moins de certitude.




Un cadrage historique précède l’étude originale proprement dite. Jacques Blamont, puisqu’il étudie en particulier les “Portugais” de Toulouse nous rappelle l’édit de Louis XIV en 1656 autorisant les “marchands portugais” à s’installer en France et à y commercer. Cette charte xwx  ["Lettres patentes"] sera pratiquement renouvelée par tous les rois qui se succéderont jusqu’à la Révolution, époque à laquelle elle deviendra sans objet. Car les pouvoirs publics savent que ces marchands portugais fonctionnent en réseaux, souvent familiaux, et sont très liés à leurs correspondants à Livourne, Londres, Amsterdam, Hambourg, pour ne  traiter que de l’Ouest de l’Europe et son extension vers les Caraïbes. Et qu’ainsi ils ajoutent de la valeur, profitable au pays d’accueil, aux marchandises qu’ils importent, réexportent etc. sur des navires qu’ils font construire, payant toutes taxes et impôts.

Mais les forces contraires ne restent pas inactives, obtiennent l’expulsion des marchands juifs de Marseille en 1682 et font adopter aux Antilles françaises le Code Noir en 1685,  alors que dans les années 1680 on a pourtant observé à Bordeaux le premier retour ouvert au judaïsme d’émigrés du Portugal… En cette même année 1680 eut lieu à Madrid le plus grand auto-da-fe de l’Histoire (nous y avons consacré quatre pages dans la LS 23) que l’auteur relie pertinemment à son propos. A contrario, la révocation de l’édit de Nantes en 1685 est un vrai désastre pour les victimes et pour le pays ! Se priver des réseaux de commerce protestants et juifs dans les mêmes années ne s’est pas avéré judicieux pour l’avenir de la France dans le monde !

Car justement, la France ne dispose pas encore, dans ces années, d’un réseau bancaire international comme on le trouve déjà installé à Londres ou Amsterdam. D’où l’avance prise par ces places dans le commerce mondial… qui ne s’est pas démenti trois siècles après ! L’auteur, lucide et courageux à ce propos, cerne bien et formule les défauts qui ont empêché la France de l’époque de se hisser au premier rang des nations. 
Il éclaire au passage l’importance de Bayonne et des petites cités environnantes dans la contrebande, l’introduction pourtant prohibée en Navarre de produits arrivant par là des Provinces Unies, ennemies de l’Espagne.

Une étude particulièrement neuve et intéressante est celle des contrats de transport (page 157) retrouvés dans les archives notariales, concernant des familles entières de crypto-juifs échappés d’Espagne, transitant par Toulouse pour rejoindre Marseille ou un autre port de la Méditerranée.

Les activités locales des Portugais à Toulouse sont bien étudiées aussi, tissant une sorte de toile autour de la ville, vendant en magasin mais fournissant aussi une nuée de petits colporteurs parcourant les campagnes pour proposer des textiles qui leur ont été confiés. Ces tissus étaient de fabrication locale ou importés d’Espagne. Ces activités faisaient parfois l’objet de contrats notariés et c’est ainsi qu’on en a connaissance.

Tout ceci a une fin : en avril et août 1685, pour d’obscures raisons de concurrence mal acceptée mais argumentant officiellement de leurs pratiques judaïsantes, dix-huit marchands portugais de Toulouse sont condamnés à mort et s’enfuient, se dispersent. La rage des pouvoirs publics éclate, et dure, devant l’impossibilité de saisir tous les biens des propriétaires. Au point que le 27 décembre 1692, sept ans après le procès, on brûle en effigie ces “coupables”. Des inventaires notariés de biens immeubles et de comptes bancaires figurent au dossier.

Il faut le répéter : c’est un livre à la fois érudit et facile à lire, ce qui est plutôt rare…

Jean Carasso
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