La Casa de la Memoria - Lucia Graves

En espagnol
1999 Seix Barral biblioteca breve, Barcelone.

Aux lecteurs hispanophones de La Lettre Sépharade et je sais qu’ils sont nombreux, je signale un roman qui vient de paraître et qui les enchantera. L’auteur, Lucia Graves a vécu son enfance et son adolescence auprès d’un père poète et écrivain qui avait préféré les Iles Baléares à son Devon natal (Angleterre). 
Après des études de philologie hispanique à Oxford, elle se marie à un musicien catalan et s’établit à Barcelone où elle traduit Anaïs Nin, Katherine Mansfield, Rafael Alberti et Emilia Pardo Bazan. Après avoir édité les œuvres de son père et un volume d’essais sur la femme espagnole, elle écrit son premier roman “La Casa de la memoria”. C’est un coup de maître…

Elle raconte la vie d’Alba, une jeune fille juive de Gérone qui commence sa vie amoureuse au moment de l’édit d’expulsion de 1492. C’est la descendante du célèbre talmudiste Nahmanide... Un monde rempli de bonheur et d’espoirs s’écroule... il faut partir mais avant, les rabbins de la ville vont la charger d’une mission extraordinaire : sauver un texte manuscrit  de la kabbale catalane “La chaîne des lys”  qui risquerait d’être saisi à la frontière par les soldats des Rois Catholiques. Apprendre ce livre par cœur et le transmettre au rabbin de Perpignan ou de Gênes c’est la mission qui est confiée à Alba qui va se servir d’une description de sa belle maison natale pour s’aider à mémoriser le texte…





L’aventure peut commencer : de Gérone à Perpignan puis Venise et enfin Thessalonique. C’est le parcours de l’exode que nous offre Lucia Graves avec un luxe de détails inouïs où tout nous semble si proche : Gérone et le souvenir de son Call et de son premier amour Vidal qui préféra la conversion pour rester en Catalogne, Perpignan et son premier mariage avec Astruc le rabbin de Besalu affirmant que “[…] l’expulsion se devait à la méchanceté des hommes qui avaient détruit l’équilibre du monde et que nous, les juifs de Sefarad avions été choisis pour rétablir cet ordre grâce à notre piété et à notre rectitude; et notre premier devoir était justement de porter le flambeau des mystiques catalans à travers vents et marées dans toutes les parties du monde.” Après Perpignan et Béziers c’est le départ de Marseille vers Gênes à bord d’un trois mâts  chargé de soieries et de velours par des commerçants chrétiens.

Mais à l’arrivée, les Gênois refusent d’accroître le nombre de juifs espagnols ayant cherché refuge… Ces derniers débarquent en cachette pour gagner la maison du rabbin et dicter enfin le texte si bien mémorisé par Alba. Munis d’une copie ils s’installent à Venise où existe alors une communauté reconnue et acceptée, et surtout une imprimerie hébraïque capable de reproduire et de diffuser le texte de la Kabbale. Ce séjour est l’occasion pour Lucia Graves de décrire merveilleusement la vie des juifs à Venise et à Mestre, leurs richesses et leur culture comme celle d’Anna d’Arco épouse d’un riche marchand qui lit Pic de la Mirandole et  s’intéresse à la Kabbale, qui apprécie Pétrarque, Dante et Boccace. C’est dans cette ville que s’éteindra Astruc victime d’une mauvaise fièvre. Alba, seule, décide de retourner à Perpignan pour soigner sa mère et retrouver les siens. Cette errance sera fatale au fils d’Astruc qu’elle portait et qu’elle perd à trois mois. 
A Perpignan la situation est terrible : misère, exclusion et mauvaise volonté de la France à l’égard de ces réfugiés.1 Ils seront d’ailleurs expulsés en 1493. Cette fois l’exil les conduit vers Naples où mère et fille  peuvent enfin négocier la lettre de change obtenue grâce à la vente de la maison de Gérone à un ami chrétien, qui tourne ainsi l’interdiction d’acheter des biens juifs. Cet argent rend possible le voyage vers Thessalonique : trois semaines sur une caravelle soumise aux caprices du temps. Cette ville est prospère et accueillante. Bien vite Alba retrouve un équilibre, elle est maîtresse à l’école catalane et sa mère, boulangère de renom. Le bonheur revient grâce à un mariage avec Salomon, fils d’un juif catalan, né dans ce pays. Mariés et riches ils feront construire une réplique de la maison du Call car Alba sait toujours son texte par cœur et elle n’a jamais oublié la description de la maison… Ils vivront heureux et leur descendance aussi jusqu’en 1942/43 où les nazis s’abattront sur eux pour une  véritable extermination…

Une très belle histoire surprenante par la qualité du style, l’invention des situations et les descriptions si évocatrices que le lecteur toujours tenu en haleine par des rebondissements inattendus a du mal à abandonner son livre. 

Charles Leselbaum
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