Buena familia - Brigitte Peskine

2000 Nil Éditions, (Laffont) Paris. 
285 pages.

La lecture de ce livre invite à se poser la question : “Qu’est-ce qu’une saga moderne?”1 et à tenter d’y répondre.

Une saga est une histoire à épisodes, racontée par un écrivain qui a du souffle, s’étendant si possible sur plusieurs générations dans diverses parties du monde, mettant en œuvre de nombreux personnages, de façon à introduire le lecteur et lui faire apprécier des mondes, des époques, des mœurs, des habitudes de vie qui lui sont partiellement familières mais qui vont très au delà de son propre vécu.

Ainsi le lecteur est à la fois au dedans et au dehors d’une histoire qui ne lui est pas totalement étrangère. Il faut qu’il puisse s’identifier à l’un ou l’autre des personnages et c’est ainsi qu’il est captivé, pour ainsi dire “captif”. Cette identification s’effectue d’autant mieux que le vécu des personnages et celui du lecteur comportent plus de points communs.2

Une saga moderne, cela doit vous prendre et ne vous laisser tranquille qu’au mot “fin”.

Une saga est donc un long fleuve éventuellement tranquille. Dans le cas précis, pas si tranquille au début, et transformé en vrai torrent dans le troisième tiers du livre, lors des bouleversements survenus (ou appris) au cours des années 1944 et suivantes. 
La difficulté de lecture d’une saga relativement à celle d’un roman banal est l’abondance des personnages dans le premier cas. Il faut “baliser” pour que le lecteur (mais peut-être aussi l’auteur ?) s’y retrouve.

C’est ainsi que Brigitte Peskine pare à l’objection en introduisant dès la première page de son livre un arbre généalogique depuis l’ancêtre Isaac Gatégno (1859-1920).3

Car ce nouveau roman, Buena Familia est le second de la saga. Celle-ci commençait avec “Les eaux douces d’Europe” publié en 1996 qui rapportait les faits et gestes, événements vécus par la famille à Istanbul jusqu’entre les deux guerres, avec le départ de l’héroïne vers l’émancipation, Paris puis le Vénézuela.






Dans ce second volume, on retouve le même arbre généalogique, mais prolongé d’une génération, ce qui est bien normal puisque les trois parties du roman nous mènent cette fois jusqu’en 1955.4 Il est toutefois très possible de lire et savourer ce nouveau volume sans avoir connaissance du premier.
L’héroïne Rébecca est maintenant mariée à un militant de gauche, Maurice lequel, dans ces pays d’Amérique du Sud à l’époque, vit semi-clandestinement ici ou là, dans la difficulté, la traque, dans la séparation et les retrouvailles éphémères et tumultueuses avec son épouse.
La perte d’une fille toute jeune est une dure épreuve, surtout pour Rebecca, qui s’efforce de continuer à écrire.

La période des années 1938-1941 en Europe est bien décrite d’un point de vue externe à ce continent, la difficulté par exemple de faire accueillir dans tel ou tel pays des réfugiés juifs allemands et le peu d’empressement - euphémisme - des pouvoirs publics d’ici ou là en Amérique du Sud dans cette œuvre de sauvetage; la lutte incessante de ces milieux de militants dans ce sens.

Le choc du pacte germano-soviétique sur les militants en général et le mari de l’héroïne en particulier est bien décrit, l’abattement qui s’en suivit, l’amertume et les choix difficiles : abandonner la lutte communiste ou non ? même à cette distance les répercussions ne furent pas négligeables…

Le rythme du livre change pour se transformer en torrent dans son troisième tiers, d’autant que l’auteure adopte une autre présentation, celle de lettres, écrites ou reçues par les protagonistes. Ce procédé d’écriture permet d’éliminer ce qui n’est pas essentiel : une lettre n’est pas un roman, et ne laisse passer que des nouvelles brièvement exprimées. D’où une accélération du rythme, parfois difficile à suivre tant devient dense le nombre de personnages évoqués en peu de lignes. On se demande parfois “qui est qui ?” sans avoir toujours de courage de consulter l’arbre généalogique. Mais au fond, cela n’a guère d’importance : le troisième tiers du livre reconstitue, manifeste, accompagne la vie qui renaît après les bouleversements vécus ou appris  seulement à ce moment-là - celui de la Choah donne lieu à quelques raccourcis durs, saisissants.5
Quelques notations fines ramènent au vécu de bien des lecteurs d’origine balkanique : [choisissant un logement à Miami] “… ma belle sœur avait préféré la compagnie des Tétouanais à celle des Saloniciens qui nous avaient écrasés de leur mépris pendant notre enfance à Istanbul…”

A noter, concernant le vécu des lecteurs, que tout le récit est émaillé de mots et expressions bienvenus en judéo-espagnol.

Bien que l’héroïne, Rébecca, à laquelle on s’attache peu à peu - c’est pour l’auteure le signe de la réussite - vive plus d’épisodes tristes, voire dramatiques, qu’on lui en aurait souhaités, la fin du récit est bien équilibrée. Elle exprime finement : “Mal aimée par ma mère, je me suis mal aimée, et j’ai mal aimé mon fils”.

Quelques clichés auraient pu être évités mais le livre est bien écrit, la langue est de qualité, ce qui est assez rare.

Tout comme pour le premier volume, la voie du succès est ouverte à celui-ci… 

Jean Carasso
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