Yiddish et judéo-espagnol

Le livre commenté ci-dessous est un collectif
paraissant sous le titre général :

 “Mélanges,
Centre de recherche français de Jérusalem”

et se trouve être très disparate. Jean Baumgarten
le présente dans une substantielle préface expliquant l’évolution de la recherche sur la culture achkénaze, heureusement commencée dès la fin du XIXe siècle ici et là, fortement relancée dans le premier tiers
du XXe siècle au moment où la dispersion des tissus humains traditionnels par l’émigration en commençait la dissolution. Vision prémonitoire que ce besoin d’étudier alors que la Choah allait détruire intégralement ce milieu humain en Europe de l’Est.

Jean Baumgarten rend leur dû aux grands chercheurs, brise la barrière entre traditionalistes et modernistes et insère la culture yiddish dans un pluralisme culturel européen “les études yiddish restent un domaine vivant des études juives […] aucun aspect du présent et du passé juifs n’échappe à cette vaste entreprise d’investigation scientifique et d’étude systématique du judaïsme dans ses dimensions plurielles”. Ce livre ne concerne, ajoute-t-il, que les recherches en France et en Israël, précisant qu’il en est bien d’autres, en Allemagne et aux États-Unis par exemple.

Les autres articles du livre sont donc très diversifiés,   fréquemment traduits de contributions déjà publiées en hébreu.

Jean BAUMGARTEN David BUNIS, dir.

LE YIDDISH
LANGUE, CULTURE, SOCIETE 1
RENCONTRE SÉFARADE-ASHKÉNAZE


Dans ce livre très passionnant, Jean Baumgarten, directeur de recherches au CNRS spécialiste de littérature yiddish ancienne et David Bunis, professeur de judéo-espagnol à l'Université hébraïque de Jérusalem ont réuni un certain nombre d'articles afin de donner une idée au lecteur francophone de l'étendue et de la variété des recherches dans le domaine des études yiddish. Parmi les auteurs on retrouve ceux qui, à Jérusalem se sont attachés à rendre accessibles des pans entiers et parfois mal connus de la culture ashkénaze à des générations d'étudiants passionnés.

Les lecteurs de La Lettre Sépharade peuvent légitimement s'interroger sur la présence dans leur publication d'un article sur un ouvrage qui concerne le yiddish. Quant à David Bunis, on est en droit de se demander ce qui l'a poussé à concevoir et à participer à un tel livre.

La clef de l'énigme est fort simple : David Bunis, linguiste, spécialiste des langues juives, est aussi un yiddishiste émérite. Or l'objectif du livre est de situer et de cerner la culture yiddish dans l'espace qui lui est propre, construit par des siècles d'intimité, de replis sur soi et de porosité avec le monde extérieur.
Ainsi existe-t-il des zones de spécificité que le yiddish partage avec son jumeau sépharade, le judéo-espagnol. C'est là que David Bunis entre magistralement dans le jeu de l'ouvrage et régale le lecteur d'un article au titre extrêmement explicite :

“Rencontres séfarades-ashkénazes et développement de la littérature judezmo”.

L'aventure commence, (pour ce qui concerne le judéo-espagnol et non les rencontres entre Sépharades et Ashkénazes…) environ au moment de l'expulsion d'Espagne et prend corps jusqu'au XXe siècle dans les déplacements du peuple juif, de ses livres, s’appuie sur ce formidable instrument de diffusion de la culture qu'est l'imprimerie et sur les échanges d'idées. Imprimeurs ashkénazes de l'Empire ottoman, Sépharades installés dans des communautés à majorité ashkénaze, tout voyage d'Ouest en Est, du Nord au Sud, d'Europe orientale au Levant et d'Orient en Occident. La peur de la déjudaïsation, les lendemains d'espoirs messianiques déçus s'inspirent du modèle ashkénaze pour redresser la piété du peuple. La parenté du Meam Loez et de la Tsene Urene est évidente. Ce que l'on sait moins, sauf si l'on est pratiquant, c'est que dans les années 1970, le Meam Loez  traduit en anglais connaît un véritable succès dans les communautés orthodoxes américaines à majorité ashkénaze. L'inspiration ashkénaze a contribué aussi à la mise en place de genres et de coutumes typiquement sépharades comme la récitation du Seder de Pessah en ladino. À vous, cher lecteur, de découvrir la démonstration de David Bunis.

Un autre exemple, plus récent celui-ci et en faveur de la modernité. Un certain Yisrael Hayyim s'installe à Vienne. Familier de la Haskalah et de ses divers textes,


il entreprend sa propre traduction de la Bible en judezmo “en strict accord avec la traduction de la Bible en ladino”. Dans les “pages titres” du Targum ashkenazi, traduction de la “Bible ashkénaze allemande”, Aharon Pollak le remercie de l'avoir aidé à accomplir cette œuvre. Yisrael Hayyim publie aussi en 1823, un manuel en judezmo, le Otzar ha-hayyim.

Au fil des siècles ces relations et ces rapports réciproques vont stimuler les parutions modernes en judezmo, de la fiction aux journaux. La Haskalah, phénomène par trop décrit comme uniquement ashkénaze va s'épanouir en monde sépharade. Et si, çà et là dans le monde ashkénaze, certains tenants de la modernité, des Lumières et du progrès ont voulu réduire le yiddish à un jargon indigne de porter le flambeau de la culture, ce type de guerre des langues ne semble pas s'être posé avec le judezmo.2 C'est donc sans complexe et sans trop de conflits linguistiques que sur le modèle de l'Europe orientale, ont fleuri dans les communautés sépharades une littérature moderne et une presse active. Quant à certains écrivains yiddish, ils furent aussi très appréciés et traduits en judezmo.

Pour en savoir plus je ne peux que conseiller l'immersion dans cet article.

Et qui sait, les lecteurs de La Lettre Sépharade trouveront peut-être au delà du beau texte de David Bunis et à la lecture de l'ouvrage “Le Yiddish, langue, culture, société”, d'autres occasions d'apprécier par eux-mêmes, peut-être de découvrir, les différences et les parentés de deux judéo-langues liées par une sève commune : le judaïsme.

 Ariel Sion
Comments