A Jerusalém Do Norte, Sefardische Juden in Hamburg (1)

Nous avions traité, dans notre n°25, de mars 1998 des Sépharades de Hambourg, surtout au travers des noms portugais recensés dans les trois cimetières locaux par les soins - entre autres - de Michaël Halévy. Cette fois le même auteur nous offre un survol historique, exhaustif de ces siècles de vie sépharade en ville hanséatique.

C’est une précieuse brochure bilingue de 48 pages que nous a fait parvenir son concepteur-coordinateur, Michaël Studemund-Halévy. Il s’agit du catalogue d’une exposition qui s’est tenue récemment à Hambourg. L’iconographie est superbe et le texte plein d’intérêt : le propos est d’expliquer, d’illustrer l’arrivée des Sépharades à Hambourg/Altona entre 1580 et 1600 au nombre de 1200 environ (Naçao portuguesa comme ils se qualifiaient eux-mêmes) depuis le Portugal mais pas seulement.2

Il faut rappeler que les juifs du Portugal à cette époque avaient été de force, du moins leurs grands-parents, convertis au catholicisme en fin de 1496 et qu’ainsi ils avaient tout à craindre de l’Inquisition, installée en 1537, s’ils étaient surpris maintenant leur foi ancestrale. Les choses empireront en 1580 lors de l’annexion du Portugal par l’Espagne.3

Le rôle de cette nouvelle colonie dans le commerce international fut essentiel, poste avancé du système naçao portuguesa avec les coreligionnaires installés à Venise, aux Caraïbes, à Bordeaux/Bayonne, voire Dantzig etc.

Mais tous n’étaient pas commerçants, les médecins, intellectuels, poètes, rabbins, chantres ont contribué au lustre de Hambourg (Jérusalem du Nord) jusqu’à la Choah qui a tout anéanti - hormis partiellement les trois cimetières que Michaël Halévy ne cesse de parcourir et décrire.4 Le survol historique est superbe. La vie culturelle de ces Portugueses est bien mise en valeur.

Il nous est rappelé que le portugais fut la langue du quotidien, que les œuvres poétiques et scientifiques étaient communément publiées en espagnol, et la liturgie en hébreu. On priait dans les synagogues en portugais, et bien des sermons de rabbins ont été publiés. Jusqu’au milieu du XIXe siècle le portugais resta aussi la langue du commerce international au sein du “réseau” Hambourg, Amsterdam, Curaçao.

Michaël Halévy rappelle la mémoire de familles célèbres, tels le médecin Rodrigo de Castro (alias David Namias), tels les Texeira, Curiel, Rosales, Semuel Abas (qui laisse, à sa mort en 1691 une bibliothèque de 1100 livres…)

En 1656 le Vénitien Isaac Jessurun devient le rabbin de la colonie. L’auteur n’élude pas la délicate question de l’intolérance5 des rabbins vis-à-vis de ceux qui prenaient quelque distance avec l’orthodoxie, Uriel da Costa et Baruch Spinoza par exemple. Il rappelle au passage l’intransigeance des Luthériens6 et met ainsi en lumière la fixation sur la Terre Sainte, le messianisme, ce désir de rédemption parcourant aussi les sociétés catholique et protestante. En 1666 la nouvelle de l’apparition d’un nouveau “messie” Shabetay Zvi se répand en traînée de poudre.

Le tremblement de terre de Lisbonne fut plus tard communément interprété à Hambourg comme le châtiment de Dieu infligé à des convertis. Les liens n’avaient jamais cessé d’être étroits entre la Naçao et le Portugal, mais nulle part à Amsterdam ou à Hambourg ne se manifestait un quelconque désir de retour.

Au milieu du XVIIe siècle arrivèrent à Hambourg nombre d’Achkénazes fuyant les pogromes de Pologne et d’Ukraine, et la fin de ce siècle vit aussi celle de la suprématie des Portugais dans la région.

Le courant des Lumières (Aufklärung) fut illustré par un élève de Moses Mendelssohn qui fut fait grand rabbin à Londres et “Sépharade d’honneur” puisqu’inhumé au cimetière de la Königstrasse à Hambourg : Naftali Hirz Wessely (1725-1805).

Quelques autres grandes figures sont présentées : le libéral Abraham Meldola qui publia en allemand une grammaire portugaise en 1784; Jacob Cohen Belinfante; les Castro
- quatre siècles en Altona, médecins, commerçants en tabac - et la belle figure de Joseph Sealtiel pour terminer hélas, qui s’acharna bec et ongles à protéger après 1937 les membres de sa communauté et mourut finalement fin mars 1945 avec sa famille à Dachau après un séjour à Therisienstadt.

Entretemps sont évoqués le Congrès Sépharade Mondial d’Amsterdam en 1938, aveugle hélas sur les dangers évidents, les quelques départs vers le Portugal justement (les familles Jessurun, Delmonte et Cassuto en 1933 par ex.) et le crypto-judaïsme au Portugal. Une grande nostalgie se dégage dans la dernière double page du constat que d’une telle civilisation il ne reste quasi plus rien, les synagogues ont été démolies, et même les cimetières ont été vandalisés… Le courage, le mérite et la persévérance de Michaël Halévy n’en sont que plus remarquables !

Jean Carasso
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