Musique : Juego de siempre (1)

Depuis que nous analysons et commentons des disques dans la LS, une tendance se dessine, fort intéressante. Dans ce domaine comme dans d’autres, nous vivons une période de mutation en ce que l’interprétation traditionnelle des airs judéo-espagnols s’éloigne peu à peu de l’a capella des grands-mères auquel nous étions habitués, pour être réinterprétés, presque re-créés avec un accompagnement rompant souvent avec celui du passé. Mais le seul fait de la disparition des nonas suffit à expliquer la majeure partie de ce phénomène : ce sont les références vivantes qui s’estompent et, en contrepartie, une plus grande liberté d’exécution pour les interprètes qui se fait jour ! Le disque ci-dessous, quoique enregistré en 1992, offre un bon exemple de ce que nous avançons : mise en œuvre d’un grand orchestre, souvent dialogue entre une voix de femme et une d’homme; en bref, une interprétation sophistiquée, novatrice - donc parfois déroutante.

Esti Kenan Ofri

Les romances de nos nonas suscitent un intérêt qui va en s’affirmant et qui touche un public n’étant pas celui,  fidèle, se pressant habituellement aux soirées de nos chanteuses préférées : un concert le 25 Juillet 1999 dans le cadre du Festival de l’Abbaye de Sylvanès a drainé le public des vacanciers du Midi Pyrénées; une soirée dans le cadre du Festival Alternative Lyrique du Conseil Régional d’Ile de France au Conservatoire de Paris le 18 septembre 1999 et ce sont les amateurs d’Art Lyrique qui sont présents.


Accompagnée par l’ensemble Musica 900 sous la direction de Maurizio Dini Ciacci et sur des arrangements de musiques judéo-espagnoles par Betty Olivero qui, élève de Luciano Berio, recrée littéralement ces mélodies, Esti Kenan Ofri interprète, comme elle seule peut le faire, des romances que nous croyions connaître.


Esti Kenan Ofri a une formation très complète et l’habitude des grands orchestres et des grands chefs :

en 1992 elle chantait à Tolède sous la direction de Zubin Mehta avec le Philharmonique d’Israël et Placido Domingo pour les cérémonies du 500e anniversaire de l’Expulsion; l’année précédente elle avait enregistré un disque compact de mélodies collectées par Kol Israël et dans lequel on retrouve la totalité du programme de ce concert, mais dans une version finalement fort différente.
On peut avoir entendu cinquante fois les plus connues de nos romances judéo-espagnoles et être surpris par la prestation de Esti Kenan Ofri.

Par les textes d’abord : les versions qu’elle nous offre ne sont pas toujours celles que nous attendons.2 Par la musique ensuite :
les arrangements de Betty Olivero servis par la voix de Esti Kenan Ofri donnent une coloration tragique. Ce ne sont plus d’aimables romances que l’on peut fredonner en vaquant à d’autres occupations ! 
Suivant la coloration de l’orchestre, le contraste est saisissant :

l’ensemble Musica 900 qui accompagnait la chanteuse au concert d’Alternative lyrique donnait une impression de rigueur moderne, contemporaine, qui pouvait se comprendre par la collaboration de Betty Olivero avec Luciano Berio, tandis que les musiciens qui ont collaboré au CD, laissant nettement la première place à la voix, nous font glisser dans le monde ibérique, au bord du flamenco ou de Manuel de Falla.

Même si dans nos cœurs l’interprétation traditionnelle garde une place privilégiée, la preuve est faite une fois de plus que notre musique peut, sans se renier, épouser des rythmes plus contemporains, et par là même s’ouvrir à un nouveau public. Nous en avions eu un exemple avec Sylvie Cohen et François Cotinaud, celui de Esti Kenan Ofri ne peut qu’enrichir notre culture .

Sam Altabef
Comments