El libro del buen retajar (1)

Ce que publie depuis bien des années Elena Romero en Espagne est toujours largement documenté et clairement présenté, objet de recherches approfondies sur lesquelles il est difficile de revenir après elle. Elle s’était fait connaître parmi les chercheurs par des travaux de qualité en musicologie sépharade “Coplas sefardies” etc. Nous la retrouvons cette fois dans un domaine insolite… et fort différent, mais tout aussi documenté !
 
 
Elena ROMERO

La circoncision ou brit-mila est une cérémonie essentielle dans le judaïsme traditionnel. Outre la littérature religieuse, elle a inspiré l’artisanat et l’art avec la réalisation de tous les objets utilisés pour la pratiquer. Elena Romero a choisi d’offrir au lecteur une sélection de textes judéo-espagnols sur le sujet et de les regrouper dans un ouvrage qu’elle a intitulé El libro del buen retajar, mot à mot, “Le Livre du bien tailler en rond”.

L’une des premières qualités du travail d’Elena Romero est, outre l’originalité de son sujet, la concision et la clarté avec lesquelles elle le traite. Son livre est partagé en trois sections :

- Une introduction dans laquelle elle explique au néophyte ce qu’est la circoncision : son origine et sa signification, son histoire, les lois qui la régissent, le folklore qui s’y rattache et son profond enracinement dans le peuple juif, aussi bien chez les croyants que chez les laïcs. Elle fournit trois raisons spécifiquement juives pour cet attachement à une mutilation sexuelle répandue chez nombre de peuples : l’hygiène, l’appartenance à la nation juive, et l’antiquité de la cérémonie qui remonterait à quatre mille ans, au patriarche Abraham.

- La seconde section nous présente deux ouvrages fondamentaux sur le sujet : le Sefer Lel Shimurim écrit par le rabbin de Salonique Isaac Amarillo et, plus célèbre, le Sefer Me’am Lo’ez du rabbin Jacob Juli qui est un commentaire sur la Genèse et une partie de l’Exode .

- La dernière partie est une compilation de textes complémentaires des deux précédents : le Sefer Menorat hamaor (Isaac Aboab, fin du XIVe siècle) le Livre du chandelier de lumière, traduit de l’hébreu; Pele yo’ets (Elyézer Papo, 1824 Constantinople); Le miracle du Conseiller, traduit de l’hébreu ; Sefer Kav hayashar (Zévi Hirsh Kiodonover, 1705), Le Livre des 102 (chapitres) de l’homme intègre, traduit de l’hébreu; Sefer Midrash Aseret hadibrot (Le Livre du Midrash des dix commandements, Recueil de récits médiévaux publié en judéo-espagnol à Belgrade en 1855 et 1860) ; Bet tefila (Oratoire, l’une des rares traductions intégrales du livre de prières en judéo-espagnol faite par Abraham Asa à Constantinople en 1739) ; Sefer shulhan hapanim (Livre de la table de l’âme, l’une des versions les plus anciennes en judéo-espagnol du Shulhan aruh, Salonique 1568) ; Sefer Shulhan hameleh (Le livre de la table du roi, traduction du traité Orah Hayim du Shulhan aruh, par Abraham Asa, Constantinople, 1749) ;


 Sefer Tsorhe tsibur (Le livre des besoins du public, compilation en vers des préceptes et règles du judaïsme réalisée par Abraham Asa, Constantinople, 1733).

L’ensemble est complété par un glossaire indispensable, les sources, un index onomastique et des thèmes traités, ainsi que d’ une bibliographie générale.

Cette étude présente donc de multiples intérêts : elle est une source très complète sur les traditions sépharades liées à la circoncision ; elle fournit un choix diversifié de textes en judéo-espagnol qui constituent un recueil d’anecdotes populaires, Haggadoth qui viennent illustrer et justifier les traditions de la circoncision juive.

Après avoir rappelé les circonstances historiques où les Hébreux cessèrent de pratiquer la circoncision soit spontanément soit sous la contrainte, E. Romero nous rafraîchit un peu la mémoire quant aux lois et au rituel qui régissent cette cérémonie. Les quatre personnages essentiels de la circoncision sont le père, le parrain ou sandak et, le cas échéant, le circonciseur ou mohel, (notons que c’est au père que revient normalement ce rôle). Il y a bien une marraine mais elle se contente de transporter l’enfant sur un coussin, des bras de la mère à ceux du parrain. L’opération se pratique au huitième jour après la naissance, tôt le matin.

Les instruments de la circoncision sont le couteau, la almodraza, qui sert à maintenir la peau que l’on va couper, un récipient pour l’antiseptique et une sorte de vase contenant de la terre où seront recueillis quelques gouttes de sang et le prépuce avant d’être enterrés dans le cimetière.

Voici donc quels sont les thèmes essentiels développés dans les ouvrages en judéo-espagnol, originaux ou traduits de l’hébreu, que nous fournit E. Romero : le premier qu’elle a transcrit, le Sefer Lel Shimurim se lit la nuit, la veille de la circoncision, pour tenir les assistants éveillés. Il s’agit d’une copie – habile affirme la chercheuse – des passages du Me’am Lo’ez de Jacob Juli traitant de ce sujet. Isaac Amarillo, l’auteur, le souligne d’ailleurs en toute modestie dans sa hakdama, son introduction. Son but est de protéger l’enfant de tout mal et cette lecture ne peut être que bienfaisante.2 S’il l’a écrit en judéo-espagnol (qu’il appelle ladino quoiqu’il s’agisse là d’une langue tout à fait populaire) c’est afin qu’il soit accessible à tous.3 Alors il ne faut sans doute pas demander au livre plus que l’auteur n’en propose : ce n’est pas un traité de métaphysique mais simplement un recueil d’anecdotes qui doivent intéresser et retenir l’attention des jeunes : la circoncision d’Abraham, celle de Rabbi Yehuda haNasi; David et la circoncision (pour démontrer la nécessité de la pureté); le ministre romain défenseur des Juifs ; la reine Hélène et son fils Izates; les fils du roi Talmai etc. Tout cela pour illustrer cette cérémonie et le rôle qu’y jouent principalement le parrain et le mohel (“Le mohel avare et les diables”).
 Mais ces histoires divertissantes ne constituent pas l’essentiel : le rituel est décrit en détail : examen de l’enfant, bénédictions et prières, le prépuce, date et heure de la circoncision, ainsi que les obligations sociales, l’importance d’inviter les pauvres, Dieu récompense qui est charitable, les expulsés d’Espagne et l’homme charitable, les fondements des croyances, la création de l’homme et les âges de la vie. Cet ensemble rédigé dans une langue bien vivante se veut instructif. Le Sefer Lel Shimurim est bien dans la tradition rabbinique de la Haggada talmudique dont le poète Bialik donnera une compilation magistrale en hébreu.

Le Lel Shimurim d’I. Amarillo étant une copie très libre du classique de la littérature judéo-espagnole, le Me’am Lo’ez sur la Genèse, nous retrouverons donc, dans le commentaire de J. Juli, nombre d’anecdotes et de conseils dont nous avons pris connaissance avec l’ouvrage précédent. Cependant, Elena Romero, dans son introduction, prend soin de souligner les différences qui existent entre les deux compilations, les additions en particulier effectuées par I. Amarillo, voire les omissions. Pour le texte du Me’am Lo’ez proprement dit , écrit par un érudit, elle dégage les différentes sources qui sont évidemment multiples, du Targum de Yonatan ben Uziel au More Nebujim de Maïmonide en passant par le Targum d’Onqelos et le Zohar.

Enfin, pour compléter ces deux traités de base, “les élargir”, E. Romero fournit neuf autres Sefer, dans lesquels – en plus d’anecdotes figurant déjà dans les deux ouvrages susmentionnés - sont prodigués nombre de conseils complémentaires ou exprimées certaines convictions :  Tiempos oportunos para la prenyez (époque favorable à la grossesse), Excelencias de los varones (excellence des garçons), dans le Menorat Hamaor ; des constatations médicales sur l’enfant amarilyo o colorado, jaune ou coloré, car le circonciseur porte la lourde responsabilité médicale de décider si le moment est bienvenu pour pratiquer le rite.4 Avec ce travail de 335 pages, Elena Romero réussit le paradoxe de réaliser une œuvre de parfaite érudition nourrie de thèmes populaires exprimés dans une langue du quotidien qui, quelle que soit l’ancienneté des textes, reste tout à fait accessible à un judéo-hispanophone contemporain.

Mais ce paradoxe, ne le retrouvons-nous pas chez ces mêmes docteurs en science biblique et talmudique, savants hébraïsants et maîtres en araméen, les Amarillo, Juli, Asa ou Papo qui, depuis l’expulsion d’Espagne, n’ont pas craint de recourir au djudezmo qualifié de “trivial” ou de “sabir” par certains intellectuels, pour maintenir entre leur peuple et la tradition millénaire, c’est-à-dire eux mêmes, un lien d’autant plus nécessaire que l’histoire de ce peuple a été celle de l’éclatement, de l’errance et de la persécution ?

Bernard Pierron
Comments