Dunky shot

Nous restons, avec ce second article, dans les auteurs prestigieux de culture marrane, puisqu’après Spinoza nous en venons à Cervantès, deux valeurs sûres qui n’ont pas terminé de susciter des réflexions,
des études et des publications… mais la formulation n’est pas semblable… Il peut-être utile de rappeler que Don Quichotte fut publié (vers 1615) moins d’une vingtaine d’années avant la naissance de Baruch Spinoza et que
la situation de converso, formulée ou non, dans un monde bouleversé est au centre de leurs œuvres. La Réforme - contestation elle aussi - est installée dans toute l’Europe depuis un demi-siècle.

Hervé Nahmiyaz

DUNKY SHOT 1

L’ auteur n’est pas un inconnu pour La Lettre Sépharade qui avait publié en 19962 sous sa signature le compte rendu d’un livre qui l’avait fasciné : Aldonza, la lozana andaluza, de Francisco Delicado.

Ce compte rendu, en termes humoristiques et pas du tout classiques, avait suscité grincements et étonnement chez quelques lecteurs attachés à une présentation plus… traditionnelle.

Voilà qu’Hervé Nahmiyaz, cette fois, publie lui-même un livre entièrement écrit dans la même tonalité. Il ne cache guère son jeu, il “annonce la couleur” en l’intitulant Dunky Shot, qui ne masque pas vraiment Don Quichotte, avec, pour sous-titre “Les tribulations d’un juif converti”.

La thèse est claire : tout au long des 312 pages, l’auteur explique la judéité si peu cachée mais évidente pour lui, transparente, de Cervantès. Cette thèse n’est pas nouvelle, et La Lettre Sépharade a, au cours des années, rendu compte des travaux de Caminos de Cervantès y Sefarad une Association qui réunit des congrès d’études sur le sujet, sous la direction de Léandro Rodriguez. Pour celui-ci et bien de ses collègues, la judéité de Cervantès, sa connaissance du Talmud, du Zohar sont évidentes.

Rendre compte d’un tel travail n’est pas aisé, car l’auteur oscille sans cesse (se promène…) entre boutades, associations purement verbales souvent3- mais pas toujours bienvenues - et réflexions pertinentes. Nous en citerons plus loin des exemples.

Mais il faut reconnaître au passage le grand mérite d’une cohérence entre sa manière de s’exprimer et le choix de son sujet : y a-t’il dans la littérature universelle un auteur qui, autant que Cervantès, se prête à tant de niveaux de lecture(s) ? Et cela même, Nahmiyaz nous l’explique - c’est l’essentiel de son livre - : Cervantès, nouveau-chrétien, écrivant en pleine période d’Inquisition est bien obligé de dissimuler sa pensée profonde derrière des pirouettes, des jeux de mots, tout un art élaboré de la formulation dans un savant brouillard.4  



          

Le passage le plus pertinent, synthétique, du travail de l’auteur est peut-être ce jugement, formulé vers la fin de son livre, en page 241, sous le titre à clin d’œil :

United colors of Benengelí :

Cervantès vit dans un monde épineux. Il a fréquenté les sociétés des trois grandes religions monothéistes, est né dans une famille judéo-converse, il a vécu en Espagne, il a été retenu longtemps en terre d’Islam, il est allé à Rome, a parcouru une Italie sous domination espagnole mais bien plus tolérante que l’Espagne car la culture antique la parcourt comme un frisson. Cervantès est resté cinq ans à Alger. Dans ce magma humain de 1600, où l’Empire ottoman au sommet de sa puissance protège les Juifs toujours en mouvement depuis 1492, attire de nombreux renégats catholiques ou orthodoxes comme Hassan Aga, où les Morisques sont chassés d’Espagne, où le pape est un chef de guerre, où la Réforme s’ancre dans les esprits et divise l’Europe, où la Kabbale devient un bien commun aux trois grandes religions abrahamiques, Cervantès ne peut que douter…



Cette belle envolée lyrique colle assez bien au réel.
Prenons un exemple inverse, en matière d’évidence, de compréhension immédiate du sens, page 270 dans le chapitre :

De la conversion,5

Pour illustrer le problème de la conversion, arrive dans le roman l’histoire de la chèvre “bariolée”, noire, blanche et fauve, préfiguration de
“La chèvre de Monsieur Seguin”.

Un chevrier poursuit une chèvre, qui semble “douée d’intelligence et de réflexion”, pour qu’elle rejoigne le troupeau. Voici, en quelques répliques, la scène. Le chevrier à l’animal : “quel loup vous fait peur, ma fille ?… vous serez plus en sûreté dans la bergerie et parmi vos compagnes”. Le chanoine, qui assiste à la scène, au chevrier : “ne vous hâtez pas tant de la ramener au troupeau… il faut qu’elle suive son instinct naturel”. Le chevrier : “il y a bien quelque mystère sous les paroles que j’ai dites”. Don Quichotte : “ceci m’a l’air d’avoir je ne sais quelle ombre d’aventure de chevalerie”.

L’histoire a bien un lien avec tout le contenu du roman, avec la quête cabalistique de Quichotte. Cervantès donne-t-il un conseil à ceux qui veulent convertir de force les juifs ?

À plusieurs reprises, l’auteur commence son chapitre par une phrase du Zohar, ou une citation, souvent bienvenue, de Kafka.

L’ensemble est à la fois fascinant par l’étendue de la culture, les rapprochements hardis, inattendus, voire déroutants par certaines gratuités. Mais si la lecture de ce livre dans une main vous incite à reprendre de l’autre main l’immortel Quichotte, le pari d’Hervé Nahmiyaz est gagné !

Jean Carasso
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