Mémoires posthumes et inachevées de Jacques Abravanel…

Mémoires posthumes et inachevées de Jacques Abravanel…

…juif portugais, Salonicien de naissance, Stambouliote d’adoption1

Dans la LS 9 de 1994, pages 9 à 11 et sous la signature de David Benbassat-Benby, nous avions évoqué cette figure intéressante, emblématique par son nom, à l’occasion de son décès en 1993.

C’est un vraiment très curieux petit volume que Rifat Bali et ISIS ont la bonne idée d’éditer. On ne s’ennuie pas un instant à sa lecture, mais à la vérité il semble que l’auteur ait réussi à inclure deux récits différents en un seul volume.

La première partie nous (auto-)décrit une sorte de surdoué en tout, incomparable à quiconque, du genre : “c’est définitivement moi le meilleur, et il n’est point d’autre meilleur que moi…”. C’est net, parfois un peu agaçant, car ces réflexions sont généralement mieux acceptées lorsqu’elles émanent d’un biographe que de l’intéressé lui-même; mais il faut surmonter cette humeur et poursuivre la lecture des exploits ininterrompus de ce Zorro de l’époque…: gamin âgé de douze ans à Salonique en 1917, il dit avoir appris l’italien classique et nombre de dialectes régionaux de ce pays, en bavardant, chez son père qui les logeait (entre autres le général Bertoli), avec différents officiers de l’armée italienne :
 “Je finis par apprendre et à parler parfaitement l’italien et nombre de ses dialectes” (page 25). Heureux homme qui peut écrire cela…: “parfaitement”, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

À vingt-sept ans (en 1933) il est déjà appelé à la General Motors de Lisbonne comme contrôleur. “Le coulage était énorme et ma réputation m’ayant précédé…”, bref sa carrière fut vite assurée.

Au plan privé - il vaut mieux citer pour être cru tant la modestie ne le dévore pas (page 52) “Le vendredi soir après le dîner les notables juifs de Lisbonne avaient l’habitude de se réunir chez Moises Bensabat Amzalak, vice-recteur de l’Université technique de Lisbonne,2 considéré à cette époque comme la personne portant le plus de titres académiques au monde. Dès mon arrivée je fus invité à ces réunions et j’y fis souvent par la suite le meneur des débats, bien que le plus jeune de l’assemblée.”
Mais nous nous intéressons beaucoup plus à ce qui va suivre, lorsqu’il est nommé consul du Portugal à Istanbul. “Certains étaient attristés de mon départ, spécialement ceux qui avaient des filles à marier…” Car c’est à Istanbul (où il séjourne de 1934 à 1944) qu’il rendra d’éminents services humanitaires à tant de juifs de diverses origines fuyant le nazisme.3 La relation avec Von Papen, le dignitaire hitlérien en poste sur place4 souleva quelques vagues, dans le cadre d’une confraternité de bon ton. Certaines “indiscrétions” fusaient dans le Journal d’Orient sous la signature d’Angèle Karasu, la veuve du célèbre fondateur du journal.

Malgré sa rigidité et son manque d’humour, Jacques Abravanel accomplit un splendide travail à Istanbul et l’on ne peut que regretter l’inachèvement de ces mémoires.

Jean Carasso
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