Sous les feux croisés parole de préfet(1)



Pierre-Marcel Wiltzer


Dans la LS 31, il y a six mois donc, nous évoquions incidemment la mémoire des enfants d’Izieu, à propos du convoi 73 parti de Drancy vers l’Est le 15 mai 1944. On sait que ce convoi, quasi intégralement d’hommes, arriva non pas à Auschwitz, comme présumé, mais à Kaunas et à Reval.2

Nous rappelions l’allocution émouvante de Bertrand Poirot-Delpech le 28 octobre 1997 lors de l’inauguration d’un monument sur place.                             

Voici que nous parvient, préfacé cette fois par le même Poirot-Delpech, le livre de souvenirs de Pierre-Marcel Wiltzer, ce sous-préfet admirable qui installa lui-même et protégea cette implantation tant qu’il fut en poste à Belley.

Il s’agit d’un texte rare car, si les récits des victimes survivantes de telles et telles rafles et déportation ont parfois écrit leurs souvenirs, les acteurs, ceux par lesquels les abominations ont transité - pour rester modérés dans la formulation - ne se sont guère exprimés par écrit : Maurice Papon n’a pas raconté, en un livre publié, comment il a fait charger des centaines de personnes dans des wagons à bestiaux pour une destination finale d’évidence connue de lui…
Pour en revenir à Wiltzer et ses mémoires, nous retiendrons trois épisodes parmi ceux qui sont racontés : celui d’Izieu et celui du pont de Chatellerault, mentionnant au passage celui de la prise d’otages inéluctable lors du déraillement provoqué d’un train.

Au printemps de 1942, son collègue préfet de l’Hérault le prie par téléphone de recevoir une infirmière - Mme Zlatin - qui recherche un lieu pour établir une colonie “d’enfants en danger”.3 Il la reçoit et, avec l’aide de Marie-Antoinette Cojean, chef du secrétariat de la préfecture, du maire de Belley et la complicité tacite de tous, il installe les quarante enfants dans une maison vide, la fait meubler en un instant par un volontarisme sans faille, procure des cartes d’alimentation et le nécessaire, et même plus…4

Lisez ce récit simple où tout semble aller de soi, dans une période pourtant de pénurie et de suspicion.5

L’occupation allemande succède à l’italienne; Wiltzer assume évidemment son rôle et maintient une relation avec l’officier allemand responsable local, marié d’ailleurs à une Française.

L’atmosphère se durcit; Wiltzer, toujours sur le terrain, montre un courage et une intelligence politique hors du commun. Au jour prévu par exemple d’une prestation de serment au Maréchal devant le préfet régional, il convoque d’urgence une réunion de maires de son canton se faisant ainsi excuser : “J’ai décidé de ne pas y aller et de ne pas répondre. Il fallait prendre le risque… Personne ne m’en a plus parlé.”

“Il fallait prendre le risque” voilà tout Wiltzer. Il est facile aujourd’hui de constater que
“personne n’en a plus parlé” !

Les épisodes suivants rapportent comment plus tard, l’auteur étant sous-préfet à Chatellerault

- le déraillement du train mixte Paris-Irun - voyageurs français et militaires allemands - dans la nuit du 18 mars 1944 provoque une réaction automatique de l’officier de la Gestapo, devant Wiltzer accouru, et crie un ordre à son subordonné Wiedeman : “c’est un sabotage, fusillez douze otages, dont le sous-préfet ici présent !” Et Wiltzer, dans la nuit, d’une voix forte, en allemand : “grand merci pour les bénévoles qui en pleine et froide nuit sont accourus offrir leur aide pour sauver les blessés et les agonisants !”

“Silence glacial…” ajoute Wiltzer; on le croit. Personne n’est fusillé, cas rare dans telle circonstance. Le courage et l’intelligence des situations, tout Wiltzer est là !

- les militaires allemands en retraite le 30 août et le 1er septembre 1944 décident de détruire le pont principal de la ville avec une surabondance d’explosifs laissant

présumer d’innombrables victimes civiles dans le quartier concerné. Les fûts de poudre sont en place, les cordons d’allumage aussi, les artificiers à pied d’œuvre.

Wiltzer raconte heure par heure les événements, ayant averti le lecteur qu’il reproduit des notes prises sur le moment même, pour ne pas que sa mémoire lui cause des troubles dans le déroulement tellement postérieur du récit écrit. 

Il faut lire ces pages pour mesurer vraiment la différence entre un homme de bureau et ce patriote anxieux d’éviter des morts inutiles, courant partout durant vingt-quatre heures d’affilée, sans repas ni repos, avec une rare lucidité, essayant de retrouver le général qui a donné l’ordre de détruire. Malgré sa parfaite maîtrise de l’allemand, la seule connaissance du nom de cet officier - précédant ses troupes dans la fuite…- lui a coûté des heures et des heures de démarches et d’enquêtes auprès d’officiers subalternes qui se replient derrière les ordres reçus.

Grignotant du terrain (il réussit à faire dans un premier temps diminuer la quantité de barrils de poudre…) il parvient finalement à éviter une hécatombe locale. Les habitants de Chatellerault lui en manifestèrent une reconnaissance éclairée, par une plaque apposée sur le pont et rappelant les faits.

Émouvant et troublant, le communiqué de l’éditeur en quatrième page de couverture :

“Le 28 février 1999 le Préfet Pierre-Marcel Wiltzer mettait la dernière main à la rédaction  du présent ouvrage. Le lendemain, la mort l’emportait soudainement.”

À noter que dans le prologue, pages 13 et 14, l’auteur, après s’être interrogé sur la nécessité de l’écriture, lui qui n’est ni écrivain ni historien, déclare :

“Le plaisir de raconter et de transmettre est dans la nature de l’être humain qui pratique la convivialité et la société… à ce titre il m’est agréable d’y consacrer les dernières heures  d’une existence qui s’achève…”6

Jean Carasso
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