Venise et l'émirat Hafside de Tunis (1231-1535) - Bernard Doumerc


1999 L’Harmattan, 5-7 rue de l’Ecole Polytechnique, 75005 Paris, 254 p.

Bernard Doumerc, l’un des principaux spécialistes français de l’histoire de Venise, et ce n’est guère contradictoire, est un familier de l’Afrique du Nord médiévale. Passionnante en soi, son étude des rapports de la Sérénissime avec l’une des premières puissances musulmanes médiévales, la Tunisie Hafside, intéresse par ailleurs l’histoire sépharade en quatre points, allant du général au particulier.

1°- Il n’est pas possible d’avoir une vision cohérente de l’histoire du judaïsme ibérique sans la rattacher à l’environnement hispano-arabe  et aux relations entre chrétiens et musulmans. 

2°- Le récit des difficultés de Venise à pénétrer les marchés du Maghreb et à s’y maintenir quatre siècles, l’analyse des raisons économiques qui l’y poussèrent, illustrent la complémentarité constante des économies chrétiennes et musulmanes tout au long de l’histoire, et l’existence de contacts humains, diplomatiques et commerciaux en dépit d’oppositions religieuses et culturelles apparemment radicales. 

3°- Les difficultés des Vénitiens à continuer des relations normales avec le monde musulman, toujours provisoirement surmontées à force d’intelligence, de diplomatie et d’expérience, éclairent rétrospectivement l’intérêt que présentait, au début du XVIème siècle, l’accueil de marchands nouveaux-chrétiens ou levantins pour les puissances occidentales soucieuses de conserver ou de conquérir ces importants marchés tout en entretenant des routes maritimes stratégiques et vitales.

4°- Enfin, les recherches de Bernard Doumerc nous offrent, divine surprise, la rencontre vivante de quelques marchands juifs ibériques, maghrébins ou siciliens dont l’envergure du trafic démontre que l’essor du commerce juif au début du XVIIème siècle n’est pas le fruit d’une génération spontanée.
La surprise du non-spécialiste est en ce constat : les rivalités les plus dures opposèrent non point chrétiens et musulmans, mais les puissances chrétiennes entre elles et les émirs musulmans entre eux. On voit tout à la fois des chrétiens soutenir un prince arabe contre un autre et des musulmans appuyer un État chrétien contre d’autres chrétiens. Les principaux adversaires des Vénitiens sont, tour à tour, les Aragonais, les Castillans, et surtout les Génois. L’expansion de Venise s’effectue contre les Génois et les Catalans.

Sauf exception, les traités entre États chrétiens et musulmans sont respectés. Ainsi un traité de 1231 entre la Cour de Tunis et la République de Venise ayant banni le principe de responsabilité collective, aucun Vénitien désormais ne sera inquiété en Ifriqiya pour le tort causé par un de ses compatriotes ou par tout autre chrétien.


Le rôle de Tunis est primordial dès 1228 car elle devient une ville indépendante, capitale d’un État solide gouvernée par le premier émir hafside. Ce nouveau royaume conquiert de 1236 à 1241 Constantine, Bougie, Alger, Tlemcen et la Tripolitaine, constituant un vaste empire entre l’Egypte et le Maroc. C’est dire que ce sera, parmi les États chrétiens de la Méditerranée occidentale, à qui obtiendra une position privilégiée dans cette capitale contrôlant la jonction des deux bassins de la mer intérieure. Or ce royaume puissant n’a pas de flotte suffisante pour assurer ses liaisons maritimes avec le Levant. Seuls les Vénitiens sont en mesure de lui proposer des lignes maritimes régulières transportant les marchands musulmans et leurs biens d’Ouest en Est et reliant Tunis aussi bien à l’Espagne qu’à Alexandrie, Alep et Beyrouth. C’est Venise qui approvisionnera l’Afrique du Nord en épices orientales. À cette occasion, reliant ces circuits à sa ligne des Flandres, Venise assurera une liaison triangulaire Flandres-Maghreb-Orient.1 

Les concurrents ne sont pas inactifs. Les Génois sont très présents mais leur réputation est mauvaise car il leur arrive de ne pas respecter leur parole. Les Florentins, handicapés jusqu’à la soumission de Pise par l’absence de port, ont une force : leur monnaie. Le roi est séduit par la beauté des Florins, et les banquiers florentins lui sont utiles. Ils disposent d’une présence financière dans toute la Méditerranée et sont des intermédiaires incontournables.

On est frappé par la liberté religieuse accordée aux étrangers. Les colonies de marchands chrétiens, et en particulier les Vénitiens, possèdent des fondouks avec leurs églises. En contrepartie les Vénitiens sont tenus à une stricte observance de leur propre religion. Rapprochons cette situation de la pratique en Castille chrétienne multireligieuse où la loi punissait les Juifs s’ils travaillaient ou montaient à cheval le samedi. En 1312 le consul Dardi Bembo rénove l’église des Vénitiens de Tunis. La présence sur place d’une colonie de marchands vénitiens facilite à Venise la défense de ses intérêts et l’organisation des circuits. Ce  système de colonies est en usage dans toutes les autres républiques marchandes.3 

C’est l’irrésistible montée en puissance des royaumes ibériques qui annonce le déclin de la présence vénitienne. Les Espagnols entreprennent à la fin du XVème siècle la conquête de l’Afrique du Nord et réussiront partiellement, de même que les Portugais au Maroc. Les uns et les autres n’arrivent pas à créer des colonies stables, leurs nationaux répugnant à l’expatriation en Afrique. C’est pourquoi, en une certaine époque, les Rois d’Espagne et de Portugal tolèreront et même encourageront l’émigration de Juifs vers ces places fortes. Les Italiens voient avec inquiétude cette mainmise espagnole sur ces territoires proches, leur traditionnel terrain d’action. L’hégémonie espagnole est mal supportée. Le 25 août 1511, à Palerme, des incidents éclatent où cent soldats espagnols trouvent la mort.
Dès le milieu du XVème siècle, des galères vénitiennes amènent de Valence en Tunisie de nombreux musulmans et juifs conversos. Les marchands juifs de Tunis cités par Doumerc sont-ils tous sépharades ? Il cite, en 1470, le nom des frères Isaac et Maymon Calipapa. Le nom évoque plutôt l’origine romaniote. Le 25 septembre 1470, le Juif Sicilien Ferugeo, de Trapani, établi à Tunis, attend la livraison de 18 bottes3 de vin casher expédiées par son frère. Son père n’est autre que le chef de la communauté juive de Tunis. C’est là que des recherches, certainement passionnantes, restent à entreprendre. On voit que les Juifs de Tunis ont choisi pour chef, à cette époque, un étranger, un Sicilien. Or ils agiront différemment un siècle et demi plus tard avec les Livournais, sans doute parce qu’il s’agissait cette fois d’anciens marranes. Mais que sont devenus les Juifs siciliens présents à Tunis, dont le nombre n’a pu qu’augmenter avec l’expulsion de 1497, qui vit partir de Sicile 40000 exilés ? Assurément ils ont dû se fondre dans la masse des communautés locales.

En 1419 déjà, un Abdela Judeus Hebraicus magrabi de Tunis rachetait aux chevaliers de Rhodes plusieurs captifs originaires de l’Ifriqiya. En 1490, des Juifs de Tunis créent une compagnie de commerce pour les exportations de tissus, de fromage, de corail ouvragé vers l’Egypte.4 Ces exportations se font à l’époque par l’intermédiaire des lignes régulières vénitiennes. Les chrétiens reprocheront à Venise cette collaboration avec des États musulmans. Les chevaliers de Rhodes iront même jusqu’à attaquer les galères vénitiennes, capturant les passagers musulmans et les marchandises.

Ce survol effectué, quelles sont à nos yeux les inerties historiques qui, à partir de 1535, peuvent servir les marchands conversos dans leur redéploiement ? À cette date, ni Florence, ni Venise, ni Gênes n’ont les possibilités matérielles et humaines de reconstituer des lignes maritimes entre Maghreb et Levant, ni d’implanter dans les places musulmanes des colonies de leurs ressortissants. Les Juifs portugais et levantins sont donc les bienvenus. C’est d’abord Venise, puis rapidement Florence qui accueilleront les premiers marranes, entre 1530 et 1550. C’est Florence qui instaurera à Livourne un statut exceptionnel qui rendra à la Toscane la première place sur ce vieux marché si disputé et convoité. Les colonies toscanes et vénitiennes seront cette fois des colonies sépharades. Elle  subsisteront jusqu’au milieu du XXème siècle.

Lionel Lévy
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