Tesoro de la lengua Castellana Española - Sebastian de Covarrubias Orozco


Manuel Seco, el Tesoro de Covarrubias, in Estudios de lexicografia española, colección filológica, editorial Paraninfo, Madrid, 1987, pp. 97-110 ; ibidem pp.111-128. 
Voir également 
Juan M. Lope Blanch, Estudios de historia linguistica hispánica, ed. Arco/Libros S.A., Madrid, 1990, pp.153-174, ibidem pp. 175-183, 185-191, pp. 193-200 
et pp. 201-212.

Le Tesoro de S. de Covarrubias dont nous rendons compte ici, est une œuvre connue, voire célèbre auprès des hispanistes, et plus particulièrement des historiens de la langue espagnole, des lexicographes et des philologues. Elle parut en 1611 à Madrid. Son auteur aurait mis quatre à cinq ans à la composer (de 1606 à 1610 environ). Il s’agit d’un dictionnaire encyclopédique dont la matière est, en principe, classée par ordre alphabétique. 

On verra, un peu plus loin, que cette œuvre possède d’autres caractéristiques qui la rendra précieuse à bien des égards. On lit habituellement dans les traités de lexicographie que l’adoption de l’ordre alphabétique a entraîné la disparition du latin comme langue de communication. Le Tesoro sera en castillan mais les citations en hébreu, en grec et principalement en latin, seront très nombreuses : son auteur possédait, à des degrés divers, ces trois langues. D’autre part, Covarrubias déclarera qu’il n’écrit que pour les latinistes; les “modernes”, les romancistas comme on appelait ceux qui ne savaient que l’espagnol, seront réduits a la portion congrue; d’autant que nombre de citations, latines en particulier, ne seront pas traduites. 

Le but principal de Covarrubias a été de composer un dictionnaire étymologique qui prendrait le relais de l’ouvrage de Saint Isidore de Séville : les Etymologiae ou Origines. Dans l’esprit de l’auteur, le Tesoro aurait voulu être un reflet lointain du livre de l’archevêque de Séville qui remonte au septième siècle de notre ère. L’étude des mots, de leur origine, fournira l’occasion de recueillir l’héritage du passé et de le transmettre aux générations à venir. Dans cette perspective, son livre sera non seulement un trait d’union entre l’Antiquité et le Moyen Âge, mais également une synthèse générale des connaissances du début du dix-septième siècle espagnol. D’ailleurs, il ne sera pas que cela, comme nous le verrons plus loin. 

Covarrubias sera victime des idées de son temps : il croira, comme beaucoup d’autres, à une langue première qui aurait éte parlée à l’origine du monde; l’hébreu serait cette langue- mère universelle (voir dans le Tesoro au mot bada : “toutes les langues ont pour origine l’hébreu”). Cette croyance va l’entraîner par exemple à assigner au mot cacique, d’origine purement mexicaine, une filiation hébraïque : así digo que este nombre cacique puede traer origen del verbo hebreo… chezach. Cet exemple ne sera pas le seul. Les mots araucana et hamaca subiront le même sort.


Il lui sera reproché également un manque de rigueur méthodologique, alors que son prédécesseur Nebrija avait déjà fait preuve, dans son œuvre lexicographique, d’un esprit réellement scientifique. Covarrubias, dans son Tesoro, n’unifiera jamais l’orthographe (un même mot pourra comporter plusieurs graphies); l’ordre alphabétique qu’il adoptera se révélera parfois boiteux. Enfin, un vocable pourra être défini à deux endroits différents et avoir deux étymons distincts. Le désordre régnera souvent en maître, ce qui entraînera, à la consultation, des difficultés pour le lecteur. 

Quinze ans après la parution du Tesoro, on a un écho des réactions qu’il a suscitées auprès du public cultivé, seul capable d’apprécier son importance et sa portée. Le grand satiriste espagnol Francisco de Quevedo, au début de Cuento de Cuentos (Historiettes et histoires), pamphlet contre les tics de langage (truismes, expressions familières, etc.), va donner libre cours à sa verve en s’en prenant d’abord aux étymologistes, dont les hypothèses souvent hasardeuses oublient la logique la plus élémentaire. Ainsi il écrit : 

“Certains généalogistes de mots, ont parlé de l’origine [de la langue espagnole] ; ils déterrent les ossements des vocables, activité qui relève davantage du divertissement que de la vérité démontrée, et affirment qu’ils vérifient ce qui n’est que le fruit de leurs inventions. Un Trésor de la langue espagnole a été également confectionné, dont le volume est supérieur à la raison, œuvre importante mais à l’érudition brouillonne”.1 

Assimiler de savants chercheurs à des généalogistes est une trouvaille qui s’accorde avec l’esprit du temps. N’oublions pas que le texte est de 1626 et si nous en croyons Annie Molinié, nous sommes en pleine période de répression anti-conversa.2  Le lecteur pourra deviner, derrière le savant philologue, la silhouette des fonctionnaires de la Sainte Inquisition, en quête de cristianos nuevos qui pourraient judaïser en secret. Ils n’hésitent pas à examiner les pierres tombales, à la recherche de noms suspects ou de filiations troubles. Notre sourire alors se fige. On ne badinait pas avec les statuts de pureté de sang, ceux-ci pouvaient avoir parfois des conséquences tragiques. À ce propos, Jean-Pierre Dedieu nous décrit une scène comme celle qui a pu se passer en 1632 : 

“Les autodafés se multipliaient, cérémonies publiques où on lisait les sentences, que commentaient les prédicateurs. De tous côtés s’élevait la flamme des bûchers. On déterrait les morts, on brûlait les cadavres et les mannequins qui représentaient ceux qui s’étaient enfuis ; on brûlait aussi les vivants, par dizaines.”3 

 





On sait que chez Quevedo, l’humour a souvent un caractère macabre. Quelle est la cible que vise l’auteur du Cuento de cuentos ? Covarrubias, bien sûr, qui a droit à la formule lapidaire et assassine que nous venons de traduire. Et ce à double titre : en tant qu’auteur de dictionnaire et en tant qu’étymologiste. Cependant il s’est trouvé un professeur pour défendre l’auteur de notre dictionnaire. Il s’agit de Juan M. Lope Blanch (ouvrage cité de J.P. Dedieu p. 155 et s.s.) qui écrit :

el diccionario de Covarrubias ha provocado juicios muy negativos de censores excesivamente severos.4
 
Il souligne l’état des connaissances philologiques au début du dix-septième siècle en insistant sur le fait que l’étymologie n’était pas, à cette époque-là, une discipline très développée et que, pour les mots d’origine arabe, germanique, basque ou amérindienne, Covarrubias devait se fier au savoir d’autres humanistes. Sans partager tout à fait cette opinion, nous reconnaissons bien volontiers qu’elle comporte un fond de vérité. 

Malgré tous ses défauts, l’ouvrage de Covarrubias va traverser victorieusement les siècles et gagner, au fil du temps, de plus en plus de lecteurs. Non que les étymologies que recense notre auteur se soient miraculeusement transformées, mais on trouvera à ce dictionnaire, qui recueille très complètement la langue du Siècle d’Or, de nouvelles vertus passées inaperçues jusqu’alors.

Nous l’avons déjà vu, la première édition du Tesoro a paru en 1611. Le tirage s’est élevé à mille exemplaires (voir l’Introduction de Martín de Riquer au Tesoro). La seconde édition ne verra le jour que soixante-deux ans plus tard, assortie des additions du père Remigio Noydens. Au dire des chercheurs, ces dernières n’offrent pas grand intérêt. Manuel Seco parlera de pobres adiciones.5   Il a fallu plus de cinquante ans pour épuiser les exemplaires de la première édition. À la fin du seizième siècle, l’Espagne compte environ huit millions d’habitants6, et le nombre de ses étudiants s’élève à une quinzaine de mille pour l’ensemble du royaume de Castille.7 ceci expliquerait cela. 


Cependant, des exemplaires avaient pu être vendus en France et en Italie, puisqu’on a trace, dans le Tesoro bilingue de César Oudin et dans le dictionnaire de Franciosini (1620), de données phrastiques, de personnages, etc., puisés dans l’œuvre de Covarrubias. Les professeurs d’espagnol étrangers s’étaient rapidement rendu compte du parti qu’ils pouvaient tirer d’un ouvrage aussi riche. Il suffisait de traduire le Tesoro espagnol. C’est ce que fit le traducteur officiel d’Henri IV et de Louis XIII, dans l’édition de son dictionnaire bilingue. Nous avons effectué des relevés : pour l’édition de 1616, nous avons pu détecter mille huit cent dix-huit mots et expressions qui ont indiscutablement pour origine l’ouvrage du lexicographe espagnol. La tendance ira en s’amplifiant puisque pour l’édition de 1621 du même Oudin, ce nombre s’élèvera à trois mille cent quatre. Celui-ci citera à plusieurs reprises son collègue Covarrubias. C’est le début de la notoriété pour l’Espagnol. Les académiciens artisans du Diccionario de Autoridades (1726) lui rendront un vibrant hommage. Puis il tombera dans l’oubli. 

Il faudra attendre le vingtième siècle pour le voir ressusciter sous forme de gadget pour bibliophiles fortunés. Il s’agit d’une reproduction microphotographique fournie avec loupe !8  Plus sérieusement, trois ans après la fin de la Guerre civile, Martín de Riquer publie une édition particulièrement soignée du savant ouvrage, qui constituera en quelque sorte la vulgate.9 Il renouvellera sa belle entreprise en 199310 sans rien changer à son édition antérieure. En 1977, une maison d’édition madrilène, Turner, reproduira l’édition de Martín de Riquer, en omettant le prologue de celui-ci et en ne le citant même pas ! Enfin, en 1995, l’Editorial Castalia publiait une nouvelle édition du Tesoro de Felipe C. R. Maldonado, revue par Manuel Camarero.11 Celle-ci comporte deux index, le premier concerne les proverbes et sentences populaires, le second les phrases. Un système ingénieux de renvois, dans le corps du texte, facilite grandement la lecture du vénérable ouvrage. Le professeur Gili Gaya, dans son Tesoro lexicográfico (1492-1726)12  exprime à propos de l’œuvre de Covarrubias :

Es la obra lexicográfica más original, importante y extensa del Siglo de Oro. Aun después de la publicación del Diccionario de Autoridades conservó su valor, y en nuestros días se le consulta y cita a menudo.

Disons, après le Maître, qu’il s’agit du premier dictionnaire monolingue, du premier dictionnaire encyclopédique espagnol et du premier grand dictionnaire étymologique. Nous n’avons qu’un regret, c’est de ne pas avoir vu incorporer le manuscrit inédit, de la main même de Covarrubias, qui constituait un supplément à l’œuvre originale.13 

Sylvain Abouaf
On l’aura compris, le signataire de cet article s’est spécialisé dans l’étude des dictionnaires anciens, espagnols et français. Il a enseigné à l’Université de Caen, et les renseignements qu’il nous fournit sont précieux. Aussi ne nous aventurerons-nous pas dans ce domaine… mais formulerons-nous quelques remarques complémentaires :

Tout d’abord ce dictionnaire nous intéresse en ce qu’il est le reflet de la langue espagnole du Siècle d’Or parlée et écrite en Castille au XVIème siècle, indispensable pour la compréhension des auteurs des XVIème et XVIIème siècles, la langue que la majorité des Juifs de la Péninsule ont emportée avec eux. Il n’est donc rien d’étonnant à ce que nombre de mots y figurant se retrouvent en judéo-espagnol. Par contre certains d’entre eux ont disparu de l’espagnol péninsulaire mais on les retrouve souvent dans l’espagnol parlé en Amérique latine, où ils passent pour des américanismes alors qu’ils sont tout simplement des survivances de la langue espagnole classique… 

L’auteur de l’article nous explique que, 
pour Covarrubias et nombre de ses contemporains, l’hébreu constituait la langue mère dont seraient issues toutes les autres. Nous sommes dans les premières années du XVIIème siècle, période durant laquelle l’Inquisition se déchaîne. La position de Covarrubias n’en est peut-être pas facilitée, mais cela n’est qu’une hypothèse. Prenons un exemple :

Ce Covarrubias cultivé connaît l’hébreu. Il ne peut  ignorer que mazal, dans cette langue, signifie “chance” ! Et pourtant, à la définition du terme desmazalado, malchanceux, il ne propose pas l’étymologie évidente ! À noter que le mot subsiste en espagnol moderne avec le sens de “abattu, faible”. Ce n’est pas là un échantillon isolé. Covarrubias ne donne pas systématiquement l’étymologie de tous les mots qu’il recense, loin s’en faut.

Dans le corps de l’article, on a parlé de la seconde édition du Covarrubias. Il faut signaler une particularité propre à celle-ci : le Tesoro ne paraît pas seul. Il est précédé d’un ouvrage de Bernardo Aldrete,14 de Córdoba (fac-similé ci-contre). Les deux livres sont reliés ensemble et nous avons en main un exemplaire de cette édition faisant partie de la collection Nahmias. Sans doute le libraire madrilène Gabriel de León pensait-il - non sans raison - que tous deux traitaient des mêmes sujets. C’est ainsi qu’en 1673 il confiait à l’imprimeur Melchor Sánchez le soin de réaliser l’œuvre. Le livre d’Aldrete avait paru pour la première fois à Rome en 1606.

On aura remarqué que, dans son livre, Aldrete emploie les adjectifs castellano o romance, tandis que Covarrubias emploie castellano o español. Cinq ans séparent la parution respective des deux livres. Ces doubles titres précisent l’origine du castillan. Aldrete, en ajoutant romance à castellano nous indique que le castillan est une langue romane, románica comme on exprime maintenant. Il veut aussi signaler que le castillan dont il s’agit n’est pas le parler de la seule Castille, mais de toute l’Espagne.

Quant à Covarrubias, il fait allusion également au castillan qui est devenu langue nationale. Le premier se situe en amont (origine du castillan) et le second en aval, indiquant le résultat.

Regardant quelques définitions, le profane est surpris de constater que dès 1600-1610 le vocabulaire qu’il manie actuellement est déjà fixé, dans son acception actuelle. Par exemple:

Christiano viejo : el hombre limpio que no tiene raza de Moro ni de Iudio. Christiano nuevo, por el contrario. (Vieux-chrétien : l’homme propre qui  n’a pas de sang (race ?) maure ou juif. Nouveau chrétien, le contraire).

 (trad.) “Marrane : c’est le récemment converti au christianisme. Lorsqu’en Castille les Juifs qui restaient se convertirent, une de leurs conditions fut qu’on ne les force pas à manger la viande du porc. Marrane, c’est ainsi que les Maures nomment le porc âgé d’un an, et c’est peut-être pourquoi on qualifie ainsi ceux qui ne mangent cette viande.”

Sylvain Abouaf conclut son article en regrettant que le supplément, de la main même de Covarrubias, ne figure dans aucune des éditions modernes. Lisez l’ultime page de l’œuvre, reproduite partiellement ci dessous, et vous constaterez que l’auteur lui-même regrettait déjà les insuffisances de son travail !
Nous proposons la traduction suivante de cette conclusion… modeste :

“Certains diront que bien des mots manquent : moi, je leur conseille de se rapporter au Calepino15 et à son Vocabulario qui en éclairent assez bien les significations.

Ce qui semble manquer, selon moi, dans ce Tesoro (comme je le reconnais en plusieurs endroits) c’est le temps et la santé. Je me suis référé, pour parfaire certaines rubriques, à Pline, Pierio, Dioscoridès, Hortelius etc. De telle sorte, lecteur, que pour t’éviter ce travail, je me suis efforcé d’y ajouter ces références en y mêlant des ornements  empruntés à l’Histoire, aux hiéroglyphes, à des traités de morale, qui puissent t’apporter instruction et divertissement.”


Comments