Secrecy and deceipt : the Religion of the crypto-Jews - David M. Gitlitz


En anglais - 1996 “Discrétion et dissimulation : la religion des crypto-juifs”, éditeur Jewish Publication Society, 1930 Chestnut street Philadelphie, PA 19103 USA. 677 pages.

Il s’agit ici d’un solide ouvrage sur les pratiques religieuses des marranes ou crypto-juifs en Espagne, au Portugal et dans le Nouveau Monde, fondé sur les meilleures sources disponibles, par un universitaire spécialiste de la littérature de l’âge d’Or espagnol aussi bien  que des sujets de l’histoire sépharade.

Le point essentiel est la position de l’auteur concernant les vues dont Bension Netanyahu est le chef de file. En bref, Netanyahu, Norman Roth, Henry Kamen et d’autres défendent le point de vue selon lequel l’Inquisition fut créée pour s’attaquer aux crypto-juifs, non parce qu’ils pratiquaient le judaïsme, mais parce qu’ils étaient d’ascendance juive.

Ferdinand et Isabelle créèrent-ils l’Inquisition pour s’attaquer à un groupe social dont l’ascension était rapide dans des domaines où l’entrée aux Juifs était impossible - l’Église par exemple - plutôt que parce qu’ils pratiquaient effectivement le judaïsme ?

Au début du livre, Gitlitz pose ses conclusions après une étude approfondie de la nature complexe des pratiques juives chez les conversos. Ce devrait être la nécessaire vision de tout historien d’esprit libre !

Bien sûr que maints, peut-être la majorité, des convertis et leurs descendants se mêlèrent à la société chrétienne ambiante. Gitlitz estime raisonnable de penser qu’en 1492 les déjà convertis, leurs descendants et ceux qui se laissèrent baptiser comme une alternative à leur expulsion, pouvaient être environ 225000. Personne ne prétend que le nombre total de ceux qui avaient abjuré leur judaïsme secret ou été brûlés ou réprimés était supérieur à 50000, et ce nombre est probablement bien plus élevé que le nombre exact.

Bien entendu, de nombreux conversos, ou à tout le moins leurs enfants ou petits-enfants, devinrent d’authentiques chrétiens. Mais de bien plus nombreux que les chiffres ridiculement faibles avancés par Nethanyahu et ses sympathisants, pratiquèrent secrètement le judaïsme et eurent à en souffrir.




Ceci s’applique aux juifs et convertis d’Espagne. Au Portugal, qui abrita dans un premier temps 90000 juifs d’Espagne qui avaient refusé la conversion, ceux de la génération qui vécut dans les quarante premières années après 1496 lorsqu’ils furent baptisés de force, jusqu’à la création de l’Inquisition en 1536, créèrent une “religion marrane”. Ce furent ces juifs, d’origine espagnole qui vécurent au Portugal durant plusieurs générations et réintégrèrent l’Espagne dans les années 1580 et au delà, qui y furent dans bien des cas immensément prospères et influents dans les domaines financiers et militaires. Ce sont eux qui remplirent les prisons de l’Inquisition depuis approximativement 1600 jusqu’à 1750 environ, lorsque ses registres, en un court laps de temps et pour des raisons non entièrement élucidées, cessèrent de mentionner le crypto-judaïsme comme un crime religieux.

Ce sont aussi ces juifs portugais qui fondèrent les nouvelles communautés dans le sud-ouest de la France, Amsterdam et Londres.

Dans les deux premiers chapitres de son livre, Gitlitz introduit l’histoire du crypto-judaïsme et éclaire avec franchise et méthode les points de la controverse, la quantification, la fiabilité des sources documentaires et la classification des croyances (et pratiques) religieuses. L’auteur fait remarquer la difficulté de discriminer entre judaïsants confirmés, vacillants et sceptiques qui risquaient également les rigueurs de l’Inquisition.

La majeure partie du livre traite ensuite des coutumes religieuses des crypto-juifs. Il tente de reconstituer leur système de pensée, leur attitude face au christianisme, aux superstitions, aux cérémonies de naissance et de mort, au mariage et à la sexualité, au Chabat et jours de fêtes, à la nourriture et aux lois de la cachrout, aux prières et rituels.
Pour reprendre un point particulier de cette immensément riche collection de pratiques socio-religieuses, Gitlitz étudie soigneusement les naissances, baptêmes et circoncisions. Il est évident que tous les bébés devaient être baptisés. Mais avant l’expulsion, bien des bébés de conversos étaient aussi circoncis, présumablement parce que des opérateurs (mohalim) étaient disponibles pour cette opération. Même des moines du monastère des Hiéronymites à Guadalupe  furent identifiés en 1485 comme circoncis. Après l’expulsion (de 1492), les cas deviennent sporadiques et Gitlitz cite une série d’exemples tirés des comptes rendus de procès de l’Inquisition. Quelques juifs héroïques et fiers s’étaient eux-mêmes circoncis en prison, utilisant pour cela des os affûtés. Lorsque ces cas étaient exposés devant un tribunal, les inquisiteurs montraient grand intérêt parce que l’explication habituellement fournie était d’ordre thérapeutique. L’Inquisition cherchait à identifier la méthode opératoire spécifiquement religieuse et c’est la raison pour laquelle, ici et là, le lecteur des dossiers de procès inquisitoriaux se trouve plongé dans d’abondantes descriptions de la circoncision, dont Gitlitz cite intégralement un ou deux exemples.

Il faut reconnaître que dans son livre, Gitlitz ne cite pas ses sources premières. Il fait appel néanmoins à une très large série de documents espagnols, portugais et hébreux.

Son érudition est considérable, et son livre maniable bien qu’approfondi.      
                                                                               
Michael Alpert

L’auteur de cet article est titulaire de la chaire d’Histoire Moderne et Contemporaine de l’Espagne à l’Université de Westminster à Londres. 
Il est l’auteur d’un livre à paraître sous peu 
chez Macmillan à Londres, sur 
“L’Inquisition et les crypto-juifs de l’Espagne 
aux XVIème et XVIIème siècles”. 
L’article nous a été communiqué en anglais
puis traduit par la Rédaction.
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