L'ultimo canto di Ester, donne ebree del medioevo in Sicilia - Angela Scandaliato


En italien.1999, “Le dernier chant d’Esther, Femmes juives du Moyen âge en Sicile.”Editeur : Sellerio Via Siracusa 50Palerme. 218 pages

L’auteure de cet intéressant livre ne nous est pas inconnue : dans la LS 29, page 12, nous commentions la superbe Revue d’Études Siciliennes qui venait de nous parvenir, pour laquelle Angela avait écrit un article de présentation de son livre. 


Cet ouvrage se présente comme une enquête menée à travers de nombreux documents retrouvés dans les archives des communautés juives de différentes villes siciliennes comme Palerme, Marsala, Trapani, Sciacca entre autres.

L’auteure insiste sur le fait que jusqu’à la fin du XIVème siècle, les juifs siciliens, tout en restant attachés à leurs coutumes, leurs rites et leur Communauté qui régissait leur vie selon la loi mosaïque, arrivaient à cohabiter avec une société non juive et tolérante à laquelle ils apportaient une importante contribution grâce à leurs commerces et à leur science. Soumis à leur juridiction spécifique, ils avaient parfois recours à la législation en vigueur pour certains appels. Dans cette île de Sicile, ouverte à l’Orient et à l’Occident, ils étaient acceptés et nullement confinés dans des ghettos, constituant une élite bourgeoise non assimilée quoiqu’influencée par les successifs envahisseurs de l’île, tantôt musulmans, tantôt chrétiens.

Pourtant, après 1492, forcés de se convertir ou de s’exiler pour ne pas perdre leur identité, ils virent leur communauté se désagréger et leur souvenir se serait évanoui si les archives du Moyen âge sicilien juif n’avaient été conservées, retrouvées, rassemblées et étudiées par des historiens émérites dont fait partie Angela Scandaliato qui, malgré le souci d’intégrité scientifique qui l’anime, laisse transparaître une sensibilité et une émotion, qu’elle nous communique, à l’égard de ses coreligionnaires du passé.

Malgré les nombreux centres d’intérêt qui émanent de cette étude, l’auteure indique clairement son intention de nous présenter la situation des femmes juives du Moyen âge en Sicile dans une communauté florissante qui s’éteint, d’où le titre “Le dernier chant d’Esther”.

Bien qu’il ne se présente pas comme un roman, ce livre se lit avec un intérêt d’autant plus grand que la réflexion s’appuie sur des archives, testaments, donations, contrats de mariage, procès. On y apprend que si les femmes dans de nombreuses civilisations ont été soumises à des répressions de la part des sociétés patriarcales, les femmes juives semblent, en Sicile médiévale, avoir été privilégiées par rapport à leurs sœurs chrétiennes. Comme l’annonce Angela Scandaliato (p. 14), “… à travers les testaments, les donations, les contrats de mariage, les procès, on a donné aux femmes juives la parole qu’une société patriarcale leur niait ... Leur langage est celui des objets possédés, des choses de la vie quotidienne offertes ou refusées, acceptées ou contestées aux enfants, aux maris, aux parents, aux amis, le langage des souhaits ou des refus, des dernières volontés, des pensées sur la vie, la mort, l’au-delà. Les femmes elles-mêmes raconteront leur propre vie, leurs petites et leurs grandes angoisses, les jalousies et les ennuis de la vie, les grands événements de l’existence familiale, les peurs engendrées par les pressions et les nécessités économiques; l’angoisse de l’accumulation de l’argent (du manque), note constante de l’histoire du peuple juif.”

Avantagée par rapport aux femmes chrétiennes, la femme juive était en droit de se remarier et, si la polygamie et le concubinage étaient autorisés, surtout sous l’occupation musulmane, elle pouvait s’y opposer dans son contrat de mariage, la ketubah, comme elle pouvait divorcer si le mari ne s’acquittait pas de ses obligations économiques et sexuelles, alors que la femme chrétienne subit le poids de la condamnation du sexe qui l’empêche de divorcer et même de se remarier en cas de veuvage.

La femme juive jouissait d’un rôle important au sein de la famille : tout en étant exclue des préceptes religieux, elle était amenée à veiller sur la pureté alimentaire et sexuelle et surtout sur l’intégrité du groupe, car la communauté était menacée par les conversions forcées sous incitation des chrétiens et par leurs tentatives d’assimilation. Pour cette part qu’elle prenait à la sauvegarde de la famille, elle était estimée par son mari qui lui vouait respect, protection et admiration.

Sa sécurité était préservée par la ketubah, rédigée par un notaire juif de la Communauté en présence des parents et des amis des mariés. Ce document rédigé en double exemplaire, dont l’un était confié à la Communauté et l’autre conservé précieusement par elle, était une garantie d’indépendance. Le mari en échange de la dot devait payer la mohar, la moitié pendant les noces et la moitié en cas de divorce, de veuvage ou de répudiation. La mohar correspondait à la valeur de la dot. Le mari ne pouvait pas vendre les biens immobiliers sans le consentement de sa femme. De plus, toutes les ketuboth comportent une introduction de respect (p. 63) : “Qui a trouvé une épouse a trouvé un trésor et a obtenu l’accord du Seigneur. Maison et richesses sont l’héritage des pères, mais l’épouse est un don du Seigneur.” . Certes, en compensation, la femme avait des devoirs envers son mari.




Quant à l’instruction, les femmes n’ayant pas le droit d’officier les rites religieux, et leur présence à la synagogue étant passive, on pourrait croire qu’elles ne recevaient aucun enseignement intellectuel. Mais si beaucoup de maximes ironisent sur les femmes savantes, leur rôle important dans la famille implique un bagage culturel. Étant donné le nombre des hommes juifs studieux au Moyen âge dont le niveau était supérieur à celui des chrétiens, on ne peut pas imaginer leurs femmes dépourvues de curiosité. L’identité juive essentiellement culturelle se renforçait dans la sacralité d’une tradition que devaient perpétuer les enfants d’Israël, si bien que les femmes devaient y avoir accès. Elles étaient également amenées à s’initier aux problèmes de la vie familiale et sociale au contact de leur père et de leur mari. Les plus riches étudiaient le Talmud, quelques-unes géraient les sociétés de commerce et d’autres exerçaient la médecine. Pourtant l’enseignement des juives restait privé, à cause des préjugés. Un document d’un élève d’Abélard au XIIème siècle confirme le souci qu’ont les juifs d’instruire leurs enfants sans distinction (p.155) : Judeus enim quantumcumque pauper, etiamsi haberet filios, omnes ad litteras mitteret non propter lucrum sicut christiani, sed propter legem Dei intelligendam et non solum filios sed et filias.1 Même si ce privilège n’appartenait qu’à une classe élevée de la communauté, le nombre de femmes instruites augmentait et certaines juives se distinguèrent en médecine et en gynécologie, très recherchées par les femmes chrétiennes. Elles avaient acquis leur science au côté de leur père ou de leur mari médecins. Quant à la majeure partie des femmes juives, sans avoir eu d’instruction véritable, elles devaient connaître la juridiction des dots, les règles de la pureté des aliments, et elles avaient accès aux livres dont parfois elles héritaient.

Angela Scandaliato termine son étude par de véritables illustrations puisées toujours dans les archives et les actes testamentaires : un défilé de femmes confrontées à des situations courantes qui ont accentué leur personnalité et qui dénoncent certains abus.

• Ricca, jeune veuve sans expérience, confrontée à la gestion d’un entrepôt, fit preuve d’une telle honnêteté et d’une telle dextérité qu’elle fit fructifier son énorme dépôt, le plus grand du Cassero de Palerme.

• Stella, prêteuse à gage, riche, élégante, cultivée, sans enfants, finança avec son mari une yeshiva, grande académie culturelle pour tous les étudiants de Sicile. On l’appelait “Magnifique”. Sa générosité resta vivante dans la mémoire de la communauté de Sciacca.

• Donna Perna, depuis la mort de son mari, administra seule ses biens. Ayant largement doté ses filles qui l’aimaient et la respectaient, elle dut subir les conséquences de la nullité de son fils, incapable de gérer sa fortune et toujours endetté. C’est son testament qui nous fait revivre avec elle car elle y raconte presque toute sa vie. On voit qu’elle a su être la domina de la maison, fidèle gardienne du patrimoine et de l’honneur de la famille, administratrice honnête, mère attentive, généreuse, pudique, mère sans faiblesse. Le nom de domina dont le notaire la gratifia exprime le respect dont elle jouissait parmi les juifs et les chrétiens.

Quant à l’instruction, les femmes n’ayant pas le droit d’officier les rites religieux, et leur présence à la synagogue étant passive, on pourrait croire qu’elles ne recevaient aucun enseignement intellectuel. Mais si beaucoup de maximes ironisent sur les femmes savantes, leur rôle important dans la famille implique un bagage culturel. Étant donné le nombre des hommes juifs studieux au Moyen âge dont le niveau était supérieur à celui des chrétiens, on ne peut pas imaginer leurs femmes dépourvues de curiosité. L’identité juive essentiellement culturelle se renforçait dans la sacralité d’une tradition que devaient perpétuer les enfants d’Israël, si bien que les femmes devaient y avoir accès. Elles étaient également amenées à s’initier aux problèmes de la vie familiale et sociale au contact de leur père et de leur mari. Les plus riches étudiaient le Talmud, quelques-unes géraient les sociétés de commerce et d’autres exerçaient la médecine. Pourtant l’enseignement des juives restait privé, à cause des préjugés. Un document d’un élève d’Abélard au XIIème siècle confirme le souci qu’ont les juifs d’instruire leurs enfants sans distinction (p.155) : Judeus enim quantumcumque pauper, etiamsi haberet filios, omnes ad litteras mitteret non propter lucrum sicut christiani, sed propter legem Dei intelligendam et non solum filios sed et filias.1 Même si ce privilège n’appartenait qu’à une classe élevée de la communauté, le nombre de femmes instruites augmentait et certaines juives se distinguèrent en médecine et en gynécologie, très recherchées par les femmes chrétiennes. Elles avaient acquis leur science au côté de leur père ou de leur mari médecins. Quant à la majeure partie des femmes juives, sans avoir eu d’instruction véritable, elles devaient connaître la juridiction des dots, les règles de la pureté des aliments, et elles avaient accès aux livres dont parfois elles héritaient.

Angela Scandaliato termine son étude par de véritables illustrations puisées toujours dans les archives et les actes testamentaires : un défilé de femmes confrontées à des situations courantes qui ont accentué leur personnalité et qui dénoncent certains abus.




• Ricca, jeune veuve sans expérience, confrontée à la gestion d’un entrepôt, fit preuve d’une telle honnêteté et d’une telle dextérité qu’elle fit fructifier son énorme dépôt, le plus grand du Cassero de Palerme.

• Stella, prêteuse à gage, riche, élégante, cultivée, sans enfants, finança avec son mari une yeshiva, grande académie culturelle pour tous les étudiants de Sicile. On l’appelait “Magnifique”. Sa générosité resta vivante dans la mémoire de la communauté de Sciacca.

• Donna Perna, depuis la mort de son mari, administra seule ses biens. Ayant largement doté ses filles qui l’aimaient et la respectaient, elle dut subir les conséquences de la nullité de son fils, incapable de gérer sa fortune et toujours endetté. C’est son testament qui nous fait revivre avec elle car elle y raconte presque toute sa vie. On voit qu’elle a su être la domina de la maison, fidèle gardienne du patrimoine et de l’honneur de la famille, administratrice honnête, mère attentive, généreuse, pudique, mère sans faiblesse. Le nom de domina dont le notaire la gratifia exprime le respect dont elle jouissait parmi les juifs et les chrétiens.

• La petite Camura, de la communauté de Termini, orpheline de père et de mère, fut confiée d’abord à sa grand-mère puis à ses oncles. L’un d’eux eut sa garde et exigea de son frère une contribution pour la nourrir. Elle était mêlée à des disputes familiales dans lesquelles primaient les dissensions à propos de l’argent. Si les oncles avaient gardé intact son patrimoine hérité de ses parents, elle aurait eu une dot, se serait mariée à 12 ans et aurait eu des enfants qui auraient joué avec ceux de sa grand-mère.

• Zachara était promise par son père à un jeune homme qui fréquentait sa maison en attendant qu’elle atteignît l’aetatem perfectam. Un autre jeune homme plus riche séduit l’ambition paternelle qui, malgré des difficultés juridiques, arriva à faire annuler la première ketubah. Le père fut libre de marier sa fille au deuxième parti sans que Zachara pût donner son avis.

• Sinat, veuve, accusée par les ecclésiastiques d’avoir fait construire le cercueil de son mari un jour de fête chrétienne, eut le courage de faire appel au vice-roi de Sicile, qui ordonna aux autorités de faire marche arrière, car elle ne pouvait être punie pour avoir fait le nécessaire du deuil.

• Gaudosia jouissait de l’estime de son mari qui, à la veille de sa mort, lui confia la gestion de ses biens et de son héritage, ce dont elle s’acquitta avec beaucoup d’honnêteté et d’intelligence. Plus tard elle devint femme d’affaire et prêteuse à gage. Elle vendit des trousseaux et se spécialisa dans l’évaluation des dots. Quand les débiteurs ne pouvaient pas payer, elle y trouvait son compte. Ils hypothéquaient leurs immeubles, donnaient des tissus. Les gains allaient à son fils. Elle représente un ordre social consolidé à travers le rôle central donné à la femme, “noyau de l’organisation de la famille”.

Les treize testaments rédigés en latin dans la deuxième illustration du livre confirment la situation paradoxale des femmes juives en Sicile au Moyen âge : à la fois soumises à l’autorité du père et du mari et partiellement libérées par la loi mosaïque qui leur conférait des droits. Au contact d’une société économiquement riche, non seulement elles ont assumé des responsabilités économiques, mais elles sont devenues les responsables des biens familiaux.

Loly Lévy
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