Les judéo-convers Tolède XVème-XVIème siècles De l’exclusion à l’intégration.

 1999 Ed. L’Harmattan 7 rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris Préface de Raphaël Carrasco. 272 p.

Il s’agit d’une thèse de doctorat solidement structurée qui, certainement, apportera de précieux matériaux à tous ceux qu’intéresse la sociologie des conversos de l’Espagne inquisitoriale.

J’avoue aussitôt mon malaise. Je n’ai certes rien contre la nuance, mais la préface de Raphaël Carrasco démarre comme une provocation : le mythe de la tolérante “Espagne des trois religions” médiévale a vécu. De même la vision apocalyptique des persécutions menées, à l’aube de la Renaissance, par des inquisiteurs racistes abreuvant de sang un peuple vindicatif et fanatisé, n’a plus cours. La vérité historique s’est, comme toujours, frayé un chemin entre les extrêmes.

Vers quel amalgame le professeur Carrasco entend-il nous mener ? Bien sûr, l’Espagne musulmane n’était pas la France de Jules Ferry, mais elle accordait, sous certaines conditions, la liberté de conscience aux chrétiens et aux Juifs. La plupart des royaumes chrétiens de la péninsule, jusqu’au XIIIème siècle, connurent une situation semblable. Quant aux inquisiteurs, nul besoin de les caricaturer ; il suffit de les montrer. Lisons les consignes de Nicolas Eymerich en 1320 – “La finalité des procès et de la condamnation à mort n’est pas de sauver l’âme des accusés, mais de maintenir le bien public et de terroriser le peuple. Je loue l’habitude de torturer les accusés.” – et de Ferrando Martinez en 1380 –  “Un chrétien qui mettrait à mal ou tuerait un Juif ne causerait aucun déplaisir au roi.”

Selon Raphaël Carrasco, “il fallait franchir de nombreux obstacles, idéologiques, mentaux et même politiques, pour parvenir à dépasser le point de vue résolument propagandiste (sic) et manichéen ayant prévalu durant des lustres...” Et, quand il cite les “érudits”, il précise bien, en note, qu’il veut parler des historiens non-juifs :  “Les spécialistes juifs ont volontiers adopté une attitude sympathique, pour ainsi dire militante, leurs écrits tenant davantage du martyrologe que de la critique positive.”

La pensée du maître se retrouve éclairée et développée par les commentaires du disciple. Vincent Parello voit, dans son introduction générale, un clivage idéologique entre historiens progressistes et conservateurs. L’important, selon lui est que les historiens juifs verraient les judéo-convers comme martyrs solidaires de la religion de leurs ancêtres, alors que pour les historiens chrétiens cette solidarité sans faille tiendrait “plus du mythe que de la réalité”. Selon Parello il a fallu attendre “le Français Isaac Revah” pour que le débat sur les judéo-convers quitte la sphère de la politique et de la croyance, et retrouve enfin une certaine sérénité.

Je suppose qu’il n’y a pas à rechercher de sens caché quand Parello qualifie de “juifs” essentiellement les américains Y. Baer et B. Netanyahu, et de “français” Israël Salvator Revah2. Et il est vrai qu’il existe au sein de l’historiographie américaine du judaïsme une tendance apologétique, comme il en a existé, il n’y a pas longtemps dans toute discipline historique, quelle que fût l’appartenance ethnique ou religieuse des auteurs. Mais récuser un historien parce qu’il est présumé, par ses croyances ou ses origines confessionnelles, sympathiser avec le peuple étudié, serait une démarche dangereuse. Quel historien de l’Espagne, fût-il français comme Braudel, anglais comme Elliot, a jamais caché sa sympathie pour le peuple espagnol ? Existe-t-il beaucoup d’anglicistes éprouvant de l’antipathie pour l’Angleterre ? Faut-il exclure de l’historiographie de l’Espagne tous les Espagnols, et de celle de l’Inquisition tous les catholiques ? En tous cas prenons-en acte : nous ne sommes pas sympathiques à M. Carrasco, si tel est à ses yeux le prix de la rigueur historique.

Que cache le clivage tracé par Parello et Carrasco entre “progressistes” et “conservateurs” ? L’histoire a donné, en Espagne, à l’euphémique “conservateur”, un contenu qui englobe l’intégrisme et le franquisme. Selon les canons de cette définition, les évêques français, dans leur courageuse déclaration de “repentance” de 1998, auraient été plus “progressistes” que “conservateurs”.

Or, si nous essayons de comprendre Parello, lui-même ne se placerait ni dans un camp, ni dans l’autre, ni avec les sympathisants de l’Inquisition, ni avec ses victimes. Sa référence serait plutôt l’équipe de recherche du professeur Jaime Contreras qui s’orienterait vers “l’analyse des espaces de solidarité et de sociabilité mis en place par les judéo-convers dans le temps et dans l’espace”3. C’est d’ailleurs dans la lignée de cet historien qu’il situe Raphaël Carrasco, pour qui il faudrait distinguer l’époque des judéo-convers, antérieure aux années 1570-1580, de celle des Portugais, postérieure à ces dates, et selon lequel les judéo-convers espagnols au XVIème siècle ne poseraient “nullement un problème religieux”. Parello voit même dans le crypto-judaïsme “un phénomène minoritaire aux conséquences spirituelles pratiquement nulles”, n’envisageant dans les vestiges des pratiques religieuses à la fin du XVème siècle que “tradition et folklore”, signes d’une religion appauvrie, en voie d’acculturation. À ses dires “on ne peut nier qu’il existe dans l’Espagne du XVème siècle une majorité de convers qui ont embrassé sincèrement la cause du catholicisme.” Il concède cependant l’existence, parmi les élites intellectuelles converses, de traditions de scepticisme et de rationalisme (de “matérialisme athée”). Nous sommes dans la tradition catholique intégriste et triomphante. Il n’y a qu’une foi légitime : la vraie. Il est absurde d’imaginer des convers attachés à une religion atrophiée. S’ils s’écartent de la vraie religion, c’est par l’effet de leurs traditions culturelles matérialistes et athées, en un mot mauvaises et coupables. Ce langage fut celui de l’Église officielle du XIXème siècle à propos des Juifs, et reste celui de ses héritiers intégristes du XXème.

Nous nous rapprochons bien de ce que nous appellerions une sorte de révisionnisme de bonne compagnie. Le problème marrane en Espagne proprement dite serait évacué. Les convers d’origine juive auraient perdu dès le XVIème siècle tout lien religieux ou affectif avec leur communauté d’origine. Ou plutôt ils n’auraient conservé de leur appartenance juive que les réseaux familiaux de “solidarité”, en un mot la fameuse entraide, au service d’une “stratégie” d’ascension sociale. Leur réussite au fil des siècles dans cette ascension prouverait que le régime inquisitorial n’a pas freiné leur intégration. Les convers ont voulu “rester entre eux”, pour mieux réussir, sans se mêler aux vieux-chrétiens. Dès lors, l’amalgame étant réalisé, il n’y a plus ni victimes ni bourreaux, si ce n’est dans l’imagination des Juifs et des “progressistes”. On admet bien que les vieux-chrétiens renâclaient généralement à toute alliance matrimoniale avec la caste “impure”, mais cela coïncidait avec le propre souhait des membres de cette caste. Oui, l’on constate que cette volonté d’ascension se traduisit par des alliances matrimoniales au sein de l’aristocratie. Mais..mais...Il fallait que ces convers fussent à la fois mus par une irrésistible volonté d’ascension sociale et par l’auto-ségrégation. En somme ils ne seraient restés fidèles qu’à eux mêmes.

Les évolutions sociales de ces familles converses sont intéressantes à suivre, mais leur stratégie est-elle si lointaine de celle de toutes les bourgeoisies ascendantes en Europe ? Quant à leur dimension morale, les analyses de l’auteur sont rarement valorisantes parce que, tout en épinglant à juste titre la petitesse de certaines conversions de cour, et en constatant l’énorme pression politique, terroriste et économique conduisant à la conversion, il fait bon marché de la forte résistance rencontrée chez ceux qui préférèrent l’exil, ou sauvegardèrent un espace intérieur de liberté de penser et de croire. On sait par Revah, sorte d’aryen d’honneur de l’histoire des marranes, à en croire le brevet de rigueur historique - exceptionnel, dit-on, pour un Juif - que lui délivre Parello, qu’une synagogue fut créée à Madrid au milieu du XVIIIème siècle avec l’aide des Juifs de Livourne, ce qui montrait quelque persévérance et combativité chez les exilés, et une belle survivance de la fidélité chez ceux de l’intérieur. Cet événement insolite, mais révélateur, fut le signal d’une série de procès et de bûchers en plein siècle des Lumières. On aurait aimé que l’auteur nous montrât, au milieu d’une humanité banale, quelques échantillons de grandeur comme celui-là. Fallait-il, pour l’honneur des conversos, des preuves plus récentes encore?

Certes, rien ne résiste éternellement à l’usure du temps. Comme l’écrivait déjà Montaigne sur le même sujet, parlant des conversions forcées à Lisbonne : … “quelques uns se firent Chrestiens ; de la foi desquels, ou de leur race, encore aujourd’hui cent ans après peu de Portugois s’asseurent, quoy que la coustume et la longueur du temps soient bien plus fortes conseilleres que toute autre constreinte”. Mais faut-il souscrire à l’analyse socio-économique de Parello pour la seule raison qu’elle serait intéressante ? Pour lui, en effet, le dynamisme économique et social de la minorité converse constitue la preuve que les barrages idéologiques ne tiennent pas face aux impératifs économiques. Et de constater le paradoxe d’une société qui, voulant exclure, n’en a que mieux intégré. Mais qu’est-ce qu’une intégration qui effacerait ? Est-ce l’économie qui a provoqué l’effacement, ou la terreur sous laquelle l’identité du groupe s’est dissoute dans les réussites individuelles de certains de ses membres ?

Ce que n’ont guère compris de savants analystes s’interrogeant sur la nature profonde des marranes, c’est que, bien au delà de la théologie, la source de leur résistance fut dans le sens judéo-ibérique de l’honneur et que, dans leur culture propre et millénaire, le premier honneur est celui qu’on rend aux ancêtres. Il est vrai qu’on ne comprend pas sans aimer. L’honneur de Dieu : la formule est dans les statuts des premiers mahamad des Portugais d’Amsterdam. Mais on la trouvait chez Calvin. Elle a armé la résistance des protestants des Cévennes. Le postulat selon lequel la majorité des conversions du XVème siècle aurait été sincère ne tient pas compte de cette universelle règle de droit : tout consentement est vicié par la force. Le réalisme conduit à croire que les conversions proprement spirituelles, pour honorables qu’elles fussent, furent infimes. Les religions conquérantes se répandent par le fer et le feu. Il existe, quelques fois en un siècle, une personnalité atypique ou d’exception pour obéir au seul mouvement des spéculations métaphysiques. L’une d’elles bénéficia de la présomption de sincérité : Bergson. Il jugea contraire à l’honneur de rallier la religion majoritaire au moment même où la minoritaire était persécutée.

Lionel Lévy


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