La nation juive portugaise

1999 Ed. L’Harmattan 7 rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris 425 pages.

Livourne, Amsterdam, Tunis 1591-1951
Nous avions, dans la LS 22 de juin 1997 informé nos lecteurs que Lionel Lévy venait de soutenir une thèse, sous la direction de Gérard Nahon, portant le titre relaté dans l’article ci-dessous. Le livre ici commenté est tiré de cette thèse.


Lionel Lévy


Après avoir publié “La communauté juive de Livourne - le dernier des Livournais”, Lionel Lévy nous permet, toujours chez le même éditeur, d'accéder à sa thèse de doctorat soutenue le 13 mai 1997. Cette thèse, intitulée “Itinéraires portugais de Tunis, de Livourne et d'Amsterdam au XIXème siècle : nation, communautés, familles, entreprises”, prend comme point de départ soixante-quatorze familles de marchands portugais d’origine marrane mentionnées au XVIIème siècle dans les archives des consuls de France à Tunis. A l’aide de ce fil conducteur l’auteur réussit à reconstituer les circuits commerciaux et les réseaux familiaux qui pouvaient exister entre les trois villes : Amsterdam, Livourne et Tunis.

Une autre originalité de cet ouvrage est de nous proposer trois options de lecture :  ou bien nous adoptons la lecture traditionnelle dans l'ordre logique des chapitres, ou bien nous pouvons sauter directement à l'annexe I intitulée
“dictionnaire des soixante-quatorze familles” en guise de lecture préliminaire, ou encore au fur et à mesure que nous découvrons les noms de ces familles nous pouvons nous reporter à cette annexe I.


L'expérience personnelle n'étant pas négligeable, je conseillerai pour ma part d’aborder ce livre par cette annexe, même si en raison de la densité des informations qui y sont fournies le lecteur risque d’être quelque peu dérouté. Mais ce qui pourrait paraître comme une première difficulté devient, si l’on fait preuve de quelque opiniâtreté, une source de réflexions et d’informations mise à notre disposition par les efforts conjugués du chercheur, et, ne l’oublions pas, la volonté de l’Harmattan de porter à la connaissance du public les travaux les plus pointus qui resteraient sinon confinés sur les rayonnages des bibliothèques spécialisées et à l’usage de quelques privilégiés.

Or le travail de Lionel Lévy met à notre portée des archives qui auraient pu nous rester inaccessibles : et si pour un lecteur “anonyme” cette étude fouillée sur l’histoire des familles ibériques, “aux facettes culturelles multiples”, révélant une “extraordinaire et profonde unité” qui “transcende l’événementiel”, est l’occasion de réfléchir à la complexité des civilisations du Vieux Monde, qu’en sera-t-il pour les lecteurs nommés Silvera, Pinto, Sasportas, directement concernés par ce récit, dans lequel la nation sépharade, du nord au sud et d’ouest en est, s’implante, se marie, commerce, voyage et meurt  en emmêlant à loisir l’écheveau généalogique selon toutefois des critères communautaires que Lionel Lévy nous aide heureusement à décrypter avec un esprit d’analyse qui fait de cet ouvrage non pas une compilation mais une ré-interprétation pénétrante de cette histoire dans le cadre des trois cités ?

C’est qu’avant de mettre en œuvre cet esprit d’analyse et de critique historique, le chercheur a réalisé un considérable travail de synthèse en poursuivant à travers l’Europe et l’Afrique du Nord et bien au-delà,
jusqu’aux Antilles, les Abravanel, Cardoso, Carvalho, Guttières et autres membres de cette aristocratie marchande qui ont contribué au développement d’Amsterdam, de Livourne et de Tunis, dans des conditions de tolérance – même s’il faut évidemment y apporter des nuances – favorables à leur propre épanouissement.

La création, le développement et le déclin de ces communautés, principalement à Livourne et surtout à Tunis où est étudiée la coexistence des Livournais ou Grana et des Tunisiens qui donne lieu à de longs développements socio-historiques, nous permettent de retrouver quelques personnages tel Giacomo di Castelnuovo surnommé Castelnœuf par Victor Emmanuel II, dont la vie remplie et féconde méritait bien la place que Lionel Lévy lui a accordée dans son travail.

L’étude de cet univers sépharade spécifique prend en compte une vision plus large de l’histoire européenne sans laquelle il nous serait difficile d'en saisir les évolutions. Aussi nul besoin d’en être spécialiste pour se lancer à la suite du chercheur dans le labyrinthe des relations familiales : la signification de “Nation portugaise”, la structure laïque et religieuse de la communauté, l’évolution des idées, les liens entre Juifs et Morisques, la politique des grands ducs de Toscane, la naissance de l'Italie moderne, le rôle de l'Alliance Israélite Universelle, l'antagonisme de l'Italie et de la France en Tunisie, tout nous est méthodiquement présenté pour nous faciliter une lecture qui cependant, il faut l'avouer, est parfois quelque peu ardue en raison de la densité des informations et de la complexité des liens de parenté avec lesquels Lionel Lévy jongle, sautant de certitudes en hypothèses et passant de Malki à Molco, de Sabourta à Sasportas, de Dermoul à Darmon, voire de El Cheikh à Aljaique, avec une assurance étayée de références pour le moins convaincantes.

Bernard Pierron

 En lo ke estamos, bendizimos2

 


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