Intinerario del venerable varon…

Curieuse destinée que celle de ce livre maintenant oublié que l’on s’arracha à l’époque ! On ne cessa de le rééditer et de l’étudier jusqu’au XIXème siècle. Publié à Rome en 1510, puis à Milan, le texte italien original a d’abord été traduit en latin dès 1511, en espagnol (1520, édition dont nous disposons, puis de nouveau en 1523 avec des variantes mineures). Dès 1515 furent publiées des éditions en français (comme nous aimerions en rencontrer une!), puis en portugais, en allemand, etc. C’est dire l’impact de l’ouvrage !

Les Cromberger, imprimeurs allemands de Nuremberg, installés à Séville au tout début du XVIème siècle, constituaient une véritable dynastie: Jacob, le père, Juan le fils, Jacome le petit fils.
Jacob avait épousé Comincia de Blanquis, Napolitaine, elle-même veuve du célèbre imprimeur Meinardo Ungut. Les Cromberger ajoutaient à leur activité d’imprimeurs celle de libraires et jouissaient d’un grand prestige, ayant composé les plus beaux ouvrages en caractères gothiques jamais produits  à Séville.

En 1539, associé à Juan Pablos, Juan Cromberger exporta ses caractères typographiques à Mexico, y fondant la première imprimerie du Nouveau Monde. En 1558, on perd la trace professionnelle de la famille Cromberger.

Marie-Sol Ortola nous commente l’ouvrage. Spécialiste de la Renaissance, auteur de plusieurs travaux sur “El viaje de Turquía” dialogue anonyme du XVIème siècle, elles est actuellement professeur des Universités au département d’espagnol
et de portugais de Nancy. Elle a soutenu, en 1981, une thèse à la Brown University  (Providence RI, USA), sur le même sujet.

En 1520, l’imprimeur allemand Jacob Cromberger, installé à Séville, publie un texte d’un grand intérêt historique et cosmographique. Il s’agit du voyage de Louis de Barthema, un Italien né à Bologne et demeurant à Rome. Celui-ci passa sept ans de sa vie à voyager entre l’Afrique et l’Asie, au début du XVIème siècle. En 1503, il parvint à Damas et entreprit le voyage à Médine, puis à la Mecque. Pour cela, il se fit passer pour un mamelouk récemment converti à l’islam.

Son itinéraire coïncide avec le parcours des caravanes maures qui contrôlaient encore la route des épices. Sur cet itinéraire, il rencontre les Portugais. Ainsi, le texte s’inscrit dans une époque cruciale, celle de l’apogée de la puissance économique portugaise, possible grâce à la récente découverte par Vasco de Gama de la route des Indes par le cap de Bonne Espérance (1497). L’intérêt de l’auteur pour cette nouvelle donne n’est pas gratuit. En effet, les capitalistes étrangers, les Italiens en particulier, pouvaient obtenir des contrats commerciaux leur attribuant le monopole du commerce de certains produits. Il n’est par conséquent pas innocent que le voyageur s’associe aux Portugais et leur prête ses services dans leur entreprise de domination des Indes, obtenant, grâce à sa collaboration, la reconnaissance du roi du Portugal.

Ce texte publié d’abord en toscan (1510), fut traduit en latin (1511), puis en espagnol, à partir de la traduction latine dédiée par le traducteur au cardinal de la Sainte Croix de Jérusalem, don Bernardino de Carvajal, qui joua un rôle diplomatique important sous le pontificat d’Alexandre VI. La traduction espagnole, nous la devons au clerc Cristóbal de Arcos qui la dédie à son tour au chanoine de Séville, Diego López de Cortegana. Le traducteur souligne la volonté de l’auteur de ne consigner que les choses que a nosotros eran ocultas (fol. IIv°) 1. Séville, lieu de publication de l’Itinerario, se trouve située au centre des échanges commerciaux entre l’Atlantique et la Méditerranée. C’est là qu’arrivaient les marchandises venues du Nord de l’Europe, d’Amérique ou d’Orient. Séville centralisait le commerce des épices. Le récit de ce voyageur ne pouvait que stimuler la curiosité des Sévillans.

Ce livre de voyage fut imprimé en caractères gothiques, comme cela était usuel durant la première moitié du XVIème siècle en Espagne2. Le texte est disposé en deux colonnes, rappelant les manuscrits médiévaux, pour pouvoir mieux l’insérer dans la tradition des écrits de pèlerinage.

Louis le Romain (nom de voyage du protagoniste) s’incorpore à une caravane de marchands musulmans se rendant à la Mecque depuis Damas. L’itinéraire est parfaitement balisé par le voyageur qui décrit, souvent avec très grand soin, les lieux qu’il visite. Il part de Venise, arrive en Égypte, traverse les villes d’Alexandrie et du Caire dont il parle peu, por ser cosas ya quasi sabidas3. Il rectifie seulement l’information propagée en Europe à propos du Caire : la ville n’est pas aussi grande que l’on croit. Il passe par l’actuel Liban, la Syrie, la Judée, l’Arabie, l’Éthiopie, l’Inde.

En Judée, à quinze jours à peu près de Damas, il décrit la vallée d’Araba, qu’il nomme valle de Sodoma y Gomorra, siège des deux villes bibliques détruites par la volonté divine. Le voyageur constate la véracité des faits racontés dans la Bible : E por cierto lo que la Sagrada Escriptura dize hallé ser verdad, porque aún ay por allí muchos pedaços y paredes ca´ydas que dan testimonio de la yra con que Dios destruyó estas dichas ciudades […]. Y aún hasta oy ay por el suelo una cosa colorada a manera de sangre mezclada con la mesma tierra, quasi como cera colorada ; y esto tres o quatro cobdos en hondo y no más abaxo (fol. VIv°)4. Cette terre est désertique. Pas un arbre, pas une plante n’y poussent. Elle n’est pas cultivée. Il n’y pleut jamais. L’auteur trouve une explication :

elle est le témoignage vivant du châtiment que Dieu infligea aux pécheurs de Sodome et Gomorrhe : "… para que tan gran milagro como Dios allí hizo no se olvidasse, quedan aún hasta agora las señales de la destruición de aquellas ciudades." (fol. VIv°).5

Cette région est peuplée essentiellement d’Arabes. Sur la route menant à Médine, à deux jours de là, se trouve une montagne où vit une communauté juive composée de cinq mille personnes, des noirs de petite taille, qui parlent comme des femmes, ne mangent que du bouc châtré, sont circoncis et ne cachent absolument pas leur religion. Ces juifs éprouvent une haine profonde envers les musulmans. Le voyageur raconte que ces habitants virent d’un très mauvais œil que les mamelouks chargeassent les chameaux d’eau fraîche (fol. VIIr°).



Note générale
Nous ajoutons les accents correspondant à l’espagnol contemporain, et nous modifions la ponctuation en fonction des règles actuelles.
M.S.O.



Il s’agit de la seule référence assez longue consacrée aux habitants juifs de ces zones, l’auteur s’intéressant surtout aux musulmans et aux chrétiens convertis à l’Islam. Il mentionne un juif demeurant à Calicut et mêlé à la fabrication des armes et au commerce des métaux pour le roi de Calicut :

El que avía hecho una muy grande nao y muy hermosa, en la qual tra´ya quatro tiros muy grandes de hierro ; el qual judío, yendo un día a bañarse al río, cayó en un lugar muy hondo, en el qual por voluntad de Dios se ahogó (fol. XLVv°)6. Son implication anti-chrétienne est sévèrement punie par Dieu. Il est aussi question de la Judée comme importatrice de produits tissés, coton et soie (fol. XXXVIIIr°).
 
 

Grâce aux mamelouks, il pénètre à La Mecque et visite Médine ; il peut observer de l’intérieur les particularités des régions d’où proviennent les pierres précieuses, les épices et les parfums. Au port de Djeddah, il abandonne les mamelouks et négocie auprès d’un marin musulman son voyage vers la Perse. Là, il rencontre un autre musulman qu’il avait connu à La Mecque et il part avec lui découvrir l’Inde.

Chaque description est structurée suivant un modèle rhétorique préétabli qu’il suit d’assez près, correspondant aux laudibus urbium. Les paysages dont il est question ici sont urbains. La campagne l’intéresse fort peu. Il présente les villes et signale leur situation spatiale, leur taille, l’importance de leurs échanges commerciaux dans l’économie locale, leur population, la couleur de peau des habitants, leur religion, les mœurs, les coutumes, les vêtements, l’abondance de l’alimentation, la qualité et la quantité des puits ; il indique aussi si elles sont fortifiées, le nom et la puissance de leur roi, s’il s’agit d’un roi indépendant, contrôlant plusieurs territoires ou d’un roi vassal dépendant de plus puissant que lui.



Louis le Romain ne décrit que le présent des villes qu’il traverse. À aucun moment, il n’est question de leur histoire. Toutes les informations du voyageur sont placées sous le signe du témoignage oculaire. Ainsi, lorsqu’il signale la gentillesse et la générosité des habitants qui l’accueillent, il s’exclame : … lo qual yo no osaria dezir si no lo oviesse visto por experiencia (fol. XXv°)7.  Il mentionne pourtant aussi des faits qu’il n’a pas vécus : … aquesto que yo aquí digo, lo digo de oydas y no de vista (fol. XXIr°)8. Tout ceci confère à son texte une authenticité exemplaire, lui permet de présenter ses aventures comme des moments importants de son itinéraire de chrétien.

Certaines d’entre elles sont très pittoresques. En Arabie, la blancheur de sa peau séduit l’épouse du Sultan, qui ne se lasse pas de contempler son corps nu. Il refuse cependant ses avances, non sans introduire dans la narration des scènes érotiques d’une saveur malicieuse. Ailleurs, on lui demande de dépuceler une jeune mariée, afin que son époux puisse coucher auprès d’elle.
 
Tout ceci est raconté dans l’ordre chronologique de son expédition. Parfois, il privilégie l’itinéraire lui-même, au détriment de descriptions plus spécifiques. Il annonce toujours la matière qu’il va abandonner et celle dont il va nous entretenir : Dexando agora de hablar de las cosas del soldán, y queriendo contar las costumbres de los moradores, demos vuelta hazia donde salimos (fol. XXIIr°)9. Parfois aussi, pour maintenir la cohérence du récit, il promet de développer l’observation mentionnée brièvement, au moment convenable.

Parlant du roi de Narsinga, il écrit : … de quien haremos mención en su lugar (fol. XXXIIIr°)10. Il renvoie à plus tard le commentaire sur les habitants de Cananore : … en otro lugar diremos de su vestir y costumbres (fol. XXIVr°)11, ou encore, la description de Sumatra : … de la qual contaremos largamente quando llegaremos a lugar oportuno para ellos (XLr°).12
Au fil de l’ouvrage, le personnage s’investit de plus en plus dans la narration. Alors qu’au début, le héros s’intéresse surtout à ce qui l’entoure, à la fin, le récit se focalise sur sa personne. C’est son parcours d’insertion parmi les Portugais qui nous est raconté avec précision. Il explique comment il s’y prend pour s’éloigner de son compagnon de voyage musulman, et pour reprendre sa véritable identité de chrétien. Dès qu’il réussit à s’approcher du gouverneur de la place forte portugaise, il manifeste son intention d’entrer au service de la couronne portugaise. Il arrive à convaincre les chrétiens que ce qu’il sait peut leur être utile. L’aventurier met ses connaissances de ces mondes exotiques au service de deux causes : la religion chrétienne et l’impérialisme portugais. Il est fait chevalier par le roi du Portugal qui, pour le remercier, accepte de sauver deux traîtres chrétiens qui ont appris au roi de Calicut à construire des canons et à fondre de la poudre à canon.

Le voyageur est très attentif à la richesse des villes, aux foires, à leur situation stratégique du point de vue commercial et militaire. Nous avons d’ailleurs l’impression qu’il “défriche” le terrain pour les marchands portugais, leur signalant si l’accès à la ville est facile. L’auteur rencontre les Portugais vers Calicut. Rappelons qu’Alphonse de Albuquerque s’est emparé d’Ormuz en 1506 et de Goa en 1510, qu’en 1502, les Portugais bombardent Calicut et l’occupent. C’est le début de la puissance coloniale et économique portugaise, de son expansion en Inde et en Extrême-Orient. Les Portugais vont réussir à s’emparer du monopole du commerce des épices et à détrôner les Arabes et les Turcs. Louis de Barthema n’oublie d’ailleurs jamais de signaler dans les villes qu’il visite la présence des commerçants arabes, indiquant ainsi les lieux qu’ils occupent encore, et leur substitution par les marchands portugais. Au port de Djeddah, il rencontre un musulman à qui il demande ce que sont devenus les échanges commerciaux de la région. Louis veut lui faire déclarer ce qu’il sait déjà et tient à souligner pour ses lecteurs : la puissance commerciale portugaise. C’est en cette occasion que l’auteur mentionne pour la première fois les Portugais : Y porque preguntándole yo todo aquesto nunca quise dezir cómo el rey de Portugal era la causa dello por ser señor de la mayor parte de todo aquel mar océano, y assí mesmo del mar Erítreo y Pérsico (fol. XIV°).13
Pendant son voyage de retour jusqu’à Lisbonne, il suit la route découverte par les Portugais, par le cap de Bonne Espérance.

Tout au long de son voyage, il s’associe à d’autres explorateurs fascinés par les univers exotiques, … teniendo gran voluntad de satisfazer a mi desseo en ver y conocer nuevas cosas14, ou encore, … doy muchas gracias a Dios , pues que ya he hallado compañero para mi camino que tenga el mesmo desseo que yo (fol. XXv°).15 Ce livre est une magnifique invitation au voyage et à la découverte d’univers insolites, de soi-même.

Le voyage de Louis de Barthema, Ludovico de Varthema en italien, fut publié de nombreuses fois au XVIème siècle (Rome 1510, Rome et Venise en 1517, Milan en 1519 et 1523, Venise encore en 1526 et 1535). Il est associé dans un même recueil, avec les Navigationi de Ramusio, en 1550, 1554, 1563, 1588, 1606, et avec l’Itinerario de l’armata del Re Catholico in India verso la Isola de Luchatan del anno 1518, en 1550. Il est traduit en latin (1511, 1532, 1537, 1555), en espagnol (1520), en allemand dès 1515, en français, en néerlandais, en portugais, en anglais. Ceci témoigne de l’intérêt que portaient les lecteurs européens du XVIème siècle aux récits de voyage et de la curiosité qu’éveillait à l’époque ce texte-ci. L’Itinerario de Louis de Barthema fut un véritable best-seller. Cette popularité ne peut que nous inciter à vouloir connaître ce récit plein d’humour, de malice, au cours duquel l’auteur raconte ce qu’il voit, ce qui l’excite, et se raconte. Son itinéraire est bien plus qu’un voyage spatial. Louis renoue avec lui-même, avec sa foi et ses frères chrétiens, représentés dans le texte par les Portugais. Le regard qu’il porte sur les autres est original et sans haine, même si parfois des clichés rejettent l’Autre.
 
Ce livre curieux et fascinant mérite d’être redécouvert.

Marie-Sol Ortola

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