Amériques : Les sépharades et l'expansion des activités sucrières aux caraïbes au XVIIème siècle

L’an dernier, dans notre livraison 26, nous avions analysé un bon livre de synthèse sur l’installation  dans les Caraïbes des Juifs ayant fui l’Inquisition.

Nous revenons dans le présent numéro sur ce sujet, avec trois documents :

- Notre amie Béatrice Leroy vient de participer en mars 1999 à Fort de France à une habilitation à diriger des recherches, par Emile Eadie. Celui-ci étudie l’importance des Juifs sépharades dans le démarrage de l’activité sucrière au XVIIème siècle dans quelques colonies des Antilles.

Il nous offre ci-dessous quelques informations tirées d’un article intitulé : “Le rôle des Juifs dans le démarrage de l’activité sucrière au XVIIème siècle dans quelques colonies des Antilles”. En voici les grandes conclusions (colloque “Dialog in the Spirit”, Université de Toronto, 11 – 15 novembre 1998).

- L’un des spécialistes israéliens des Caraïbes et des lignées de familles juives s’y étant installées est, sans conteste, Mordechai Arbell. Il vient de faire paraître sur le sujet, sous l’égide du Congrès Juif Mondial, une brochure fort agréable à consulter et manier.

- Le journal “Ilustrada” de Sao-Paulo, dans son
édition du 12 avril nous raconte que la première synagogue de l’hémisphère occidental fut édifiée à Recife - d’où partirent les fugitifs qui fondèrent New-Amsterdam, devenue New-York - et nous informe qu’un film est en préparation sur le sujet.


Emile Eadie


En 1654, le Portugal reconquiert une partie de sa colonie, le Brésil, un moment occupé par la Hollande. Aussitôt, des Sépharades installés au Brésil depuis le XVIème siècle1 quittent ce pays pour s’installer dans des colonies anglaises et hollandaises, ainsi qu’aux Antilles françaises.

C’est le point de départ d’un essor important de l’industrie sucrière, car ces Sépharades véhiculent avec eux des techniques déjà séculaires. Les registres de l’Inquisition installée au Brésil en 1617-1618 révèlent des noms sépharades parmi les sucriers senhores de engenho qui y réussissaient depuis 1535 (Diego Diaz Fernandez est alors le premier propriétaire sépharade, technicien de cette manufacture).
Du Brésil, les Sépharades implantent leur technique en Surinam, à Cayenne, en Guyane ; au Surinam, David Nassi, connu également sous le nom de Jose Nunes Fonseca, installe avec des esclaves la culture de la canne à sucre, dans le lieu-dit désormais “la Savane des Juifs” (on en possède une gravure datant de 1790).

En 1654, les Sépharades font souche en Martinique et en Guadeloupe où on les appelle longtemps les “Hollandais” ou les “Brésiliens”, ce qui dénonce bien leur lieu d’origine, ainsi que la protection accordée par la Hollande aux Holandeses e Judeus Portugueses.

Par groupes de 300 ou plus à la fois, ces Juifs, qui portaient depuis les années 1500 des noms de chrétiens espagnols et portugais et avaient fui l’Inquisition en s’installant dans les colonies du Nouveau Monde, se fixent dans les Iles Caraïbes. En 1654 à la Martinique, ces nouveaux arrivants providentiels aident le Gouverneur Duparquet à repousser une attaque des Indiens caraïbes ; en remerciement, le Gouverneur leur accorde une concession à Fort-Royal, dite depuis “le Petit Brésil”. En 1675, dix familles sépharades s’installent en Jamaïque.


Les Sépharades permettent l’essor, à Saint-Pierre, d’une sucrerie avec son équipement complet de moulin à eau et à bêtes, d’une purgerie. En 1671 un certain Jacob Louis est sucrier à la Martinique, et en 1680, on en recense 41 en 15 familles, dont un Benjamin Da Costa, âgé de 29 ans, avec sa femme et ses deux filles.
Partout où se fixent ces Sépharades (et où prospère désormais l’industrie sucrière avec la variété de canne à sucre dite Batavia) s’ouvrent des synagogues et le judaïsme se pratique librement; ainsi, en 1656 à la Barbade avec le rabbin Eliahu Lopes venu d’Amsterdam, puis au XVIIIème siècle avec les rabbins Meir Cohen Belinfante (1752), et Abraham Gabay Izidro (1753), ou à Nevis en 1688 ou Curaçao en 1659 où Da Costa s’installe avec 70 fidèles. à la Martinique, Benjamin Da Costa d’Andrade reçoit d’Amsterdam en 1679 un Sefer Torah d’une valeur de 400 Florins.2
Gabay, Fonseca, Nassi, Da Costa… des noms sépharades qui ne meurent pas, naviguent du Portugal au Brésil, à Curaçao, à la Martinique, à Bordeaux… Le sucre des Antilles aurait-il prospéré sans eux ?

Emile Eadie
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