Souvenirs d'alliance, itinéraire d'un instituteur de l'alliance israélite universelle au Maroc - Alfred Goldenberg


1999 Éditions du Nadir, 45 rue La Bruyère 75009 Paris, 127 pages.

Ce livre aurait tout aussi bien pu s’intituler : “Une trajectoire lisse”. C’est l’impression essentielle que produit sa lecture…

En tout cas son auteur est ce que l’on peut appeler “une nature heureuse”.

Voilà un homme né en 1907, de réfugiés roumains fuyant les pogromes, dans une école d’agriculture implantée en Turquie, à Oryéhouda - lumière de Juda - ferme école juive, éloignée d’une centaine de kilomètres de Smyrne et dans laquelle son père réussit à occuper une situation de chef comptable, logé avec sa famille.

Dans cette implantation de l’Alliance, l’enseignement est dispensé en français et les professeurs, qui se nomment Nahum, Pereira, Carasso, Soria, Alkalay, Gomel utilisent entre eux le judéo-espagnol. Les élèves viennent de Roumanie, Bulgarie, Russie, mais de Grèce et de Turquie aussi. La grande distraction est de se rendre à Smyrne ou à Aïdin déguster quelque baklava ou kadaïf dans une pâtisserie.

Le directeur est Mr Zuckermann, lequel quitte bientôt son poste pour la Palestine et Goldenberg père le remplace, car c’est la guerre, qui disperse élèves et professeurs.

La vie se poursuit tant bien que mal. De la guerre turco-grecque l’auteur dit seulement que “les événements de la grande Histoire se mêlent à ses souvenirs” et que l’école est pillée par des bandits. Également que Kemal Ataturk, l’ayant visitée et appréciée, la “réquisitionne”.

Il faut partir pour la France. Peu de temps après commence l’aventure marocaine qui occupera toute la carrière d’Alfred. Formation  à l’École Normale Israélite Orientale (E.N.I.O.) dont le directeur était alors monsieur Navon : l’internat, le port de l’uniforme dans la rue et, la quatrième année terminée, les instructions avant le grand départ :“émancipation des juifs, instruction des enfants etc.”




De 1923 à 1956, Alfred suit l’itinéraire classique des maîtres de l’A.I.U. formés en francophonie dans le moule de l’E.N.I.O.

C’est à Marrakech (20000 à 30000 juifs) où l’Alliance, comme partout, avait eu à vaincre jusqu’en 1899 la résistance des rabbins pour parvenir à s’installer, l’angoisse du premier cours dans un milieu judéo-arabophone, où il n’est pas toujours facile de se faire entendre !

Au sujet de l’Alliance, Alfred Goldenberg - écrivant pourtant tout récemment - expédie en   quelques lignes ce problème éthique fondamental : “Son œuvre (l’Alliance) fut essentielle, même si elle comportait un certain appauvrissement de la tradition autochtone, trop souvent méconnue, voire méprisée.” Comme en termes “lisses” ces choses-là sont dites !

Si les élèves parlaient entre eux le judéo-arabe, les enseignants s’exprimaient souvent en privé en judéo-espagnol car ils étaient fréquemment originaires de Turquie.

Alfred décrit le mellah, avec kanoun et kouna devant chaque porte, et raconte diverses anecdotes, telle l’invasion de sauterelles dégustées frites à l’occasion, sa rencontre avec la famille Amzallag dont il épousa Sol, la fille. Tout cela est  bien exprimé.

Haïm Zafrani, dans ses livres sur le Maroc, avait bien décrit cette vie difficile au jour le jour, dans le milieu culturel pauvre des adultes, entre les deux guerres.

Alfred nous rappelle au passage le mellah de  Sidi Rahal - 2600 habitants dont 600 juifs - le trachome généralisé, la teigne, la faim parfois ! Et la lutte sourde pour scolariser, au début, 2/3 de garçons, 1/3 de filles (c’était l’objectif de l’A.I.U.) alors que le désir des autorités juives était de garder les garçons à l’école religieuse et de ne confier que les fillettes à l’Alliance !
Le plus difficile fut l’implantation, à la rentrée de 1932, d’une nouvelle école à Demnat, à 110 km de Marrakech, vers l’Atlas - mellah de 3000 juifs - dont Alfred eut la responsabilité. Il se heurta à une civilisation proprement médiévale : le mariage forcé des fillettes à 13 ans - déjà fiancées de force à 12 - contre lequel Alfred s’efforça d’attirer l’attention du tribunal rabbinique qui finit par l’interdire avant 15 ans, la résistance des parents à scolariser leurs enfants, etc.

Là encore, dans ces bourgades, le trachome, la teigne et, en 1935, l’épidémie de typhus qui emporta beaucoup de monde, des enseignants, dont un beau-frère de l’auteur.

Un autre beau-frère, Mardochée Amzallag est le président de la communauté de Marrakech où Alfred et Sol sont revenus. Des enfants leur sont nés. Et la typhoïde, qui fait encore des ravages après la seconde guerre, affaiblit Alfred pour un an. Mais jamais il ne se plaint.

Il nous décrit la vie traditionnelle des juifs venant de Turquie et installés à Marrakech, les parents Camhy par exemple, que leur fils enseignant fit venir de Constantinople et d’autres familles. La préparation des boyos, beureks, bahmias occupe les journées des grands-mères…

Alfred tente d’implanter dans sa classe les méthodes d’enseignement du novateur Freinet, lequel l’en félicite personnellement. Dans un milieu où les adultes mènent une vie misérable, ne savent lire que l’hébreu ancien de prière (il omet de mentionner que ça n’était vrai que pour les hommes…), ni le français, ni l’arabe, ni l’espagnol, les enfants sont intéressés par l’école, qui les fait passer “du Moyen-âge au XXIème siècle en une génération…”. Quand on exprimait qu’Alfred est une nature optimiste…!
L’auteur a retrouvé à Nice bien d’autres retraités de l’Alliance, les Gomel, Perahia, Harrari, Franco, Pinhas, Eskénazi, Messulam, Bénozillo, tous judéo-hispanophones de Turquie passés par le Maroc !

Jean Carasso
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