Os Judeos na expansão Portuguesa em Marrocos durante o século XVI, Origens e actividades duma comunidades - José Alberto Rodrigues da Silva tivam


En portugais 1997. –Les juifs dans l’expansion portugaise au Maroc durant le XVIème siècle. Origine et activités d’une communauté –            Ediçoes APPACDM Distrital de Braga, Braga (Portugal), 
618 pages, disponible à la Librairie Portugaise : 10, rue Tournefort, Paris 5°. 

Le paradoxe de la politique juive du Portugal de la fin du XVème siècle fut que la décision d’expulsion collective des Juifs intervint au moment même où l’expansion coloniale portugaise au Maroc les rendait le plus nécessaires. D’où ce chaud et froid soufflé par le pouvoir : expulsion en 1496, remplacée en 1497 par la conversion forcée ; neutralisation tacite de l’Inquisition, myopie complaisante du pouvoir. Trois pressions conjuguées eurent raison en 1536 de la tolérance empirique et intéressée du roi Manuel : celles des souverains espagnols à Madrid, du pape à Rome, et de la populace à Lisbonne.

L’ouvrage de Rodrigues da Silva a le mérite de montrer et d’expliquer comment les nécessités particulières de la politique marocaine du Portugal du début du XVIème siècle conduisirent les souverains portugais à instaurer, dans leurs places fortifiées du Maroc, un régime de liberté religieuse et économique diamétralement opposé de la persécution implacable poursuivie en métropole. Rappelons que le Vieux-Monde reste encore le principal théâtre commercial. Ce n’est que vers 1550 que commencera le commerce avec l’Amérique. 

Ne négligeons pas l’importance du Maroc dans l’histoire portugaise. C’est d’une part le pays musulman voisin vers lequel on aimerait exporter la reconquista ; d’autre part la base la plus proche pour point de départ d’un empire africain. Dès 1415 les Portugais s’emparent de Ceuta, en 1458 de Ksar es-Seghir, en 1471 de Tanger, en 1505 de Santa Cruz de Aguer, en 1508 de Safi, en 1514 de Mazagan. Mais, lors du désastre d’Alcazar Quivir le 4 août 1578, le roi Sébastien trouve la mort. Des Juifs se porteront au secours des Portugais prisonniers et blessés. De leurs places marocaines les Portugais vaincus ne gardent que Tanger, perdu en 1604, et Mazagan, conservé jusqu’en 1769 ; quant à Ceuta, les Espagnols se l’approprient en 1580, à la faveur de l’union des deux royaumes sous la couronne des Habsbourg, et la conservent encore.

Or, cette expansion posa de multiples problèmes administratifs, diplomatiques et commerciaux. On verra donc une politique à deux faces, apparemment contradictoire. Sur place on persécute les Juifs autochtones. Ainsi, lors de la conquête d’Arzila, 250 Juifs du pays sont capturés et vendus comme esclaves. Ils seront libérés grâce à Isaac Abravanel qui procède à leur rachat et les place dans des familles juives où ils apprennent le portugais. Abravanel demande une aide financière aux Juifs d’Italie. On voit se dessiner déjà une organisation internationale de secours aux Juifs persécutés à travers le monde, anticipant l’œuvre de Moses Haim Montefiore et Adolphe Crémieux. Par contre, désirant encourager l’installation dans certaines bases, par exemple à Safi, de Juifs portugais, le roi Manuel, par lettre patentes du 4 mai 1509, qui seront renouvelées pour d’autres places, leur promet qu’ils ne seront jamais expulsés de cette ville, et qu’il ne les obligera jamais à se convertir. C’est un peu le salaire de l’aide que des Juifs lui ont apportée dans ses entreprises marocaines, soit comme négociateurs ou interprètes, soit comme rédempteurs des prisonniers, soit même comme agents de renseignement, pour ne pas parler  d’espionnage. Les Juifs de Safi, grâce aux liens étroits conservés avec des parents vivant en zone musulmane, notamment à Marrakech, sont à même de renseigner les autorités portugaises sur ce qui se passe là-bas. On peut les en blâmer puisque le Maroc avait été terre d’asile d’une partie des leurs, mais sans doute la tradition de soumission au Prince continuait-elle de s’exercer. Pour beaucoup d’Espagnols et de Portugais, la persécution dont ils étaient victimes était due à la pression de la foule et de l’Église, auxquels les rois auraient voulu résister. Tout n’était pas faux dans ce raccourci. Un agent portugais de Safi, Meir Levi, accusé d’espionnage par le sultan de Fez, fut exécuté sommairement. Cependant sa famille continuera de servir la couronne portugaise, avant de servir au siècle suivant les souverains marocains. Ainsi, en 1538, Don Henrique de Noronha vantait-il auprès de João III les mérites de José Levi, fils de Meir susnommé, interprète ou lingua, parlant et écrivant couramment l’arabe.



Cette maîtrise de l’arabe est encore fréquente chez ces Juifs portugais, appelés “gens du négoce”, et il est clair que ce traditionnel savoir-faire les rend très précieux. Des rapports évoquent encore en 1627 un médecin de Mazagan, Josef Valença, gentilmente Hespanhol ado, douto na disciplina dos arabes, particularmente in Aviçena, dont on dit qu’il traduit Avicenne en hébreu. Yosef Haim Yerushalmi et Haïm Zafrani le confirment : à la veille de l’expulsion, les Juifs ibériques cultivés n’ont pas perdu leur dimension culturelle  musulmane.

C’est aussi la médecine qui fait se résigner les Portugais à la présence juive. En 1541 un Miguel Nunes, vieux chrétien, écrivait au Saint-Office : étant malade en 1538, il s’était fait loger dans la juderia pour s’y faire soigner, car “les Mores n’ont pas de médecins et les Juifs ont tout cela”, et “comme les chrétiens ne se fient pas aux Mores...” Or, les guerres de conquêtes entraînent de gros besoins médicaux pour les blessés et, durant tout le début du XVIème siècle, les médecins juifs sont les bienvenus dans le Maroc portugais. En outre ces médecins, arrivant dans ces places portugaises, trouvaient facilement du service en terre d’Islam. Là encore, quelles répétitions de l’histoire ! En 1942, les autorités de Vichy ne pourront pas appliquer leur statut aux médecins juifs de Tunisie. En effet, ils formaient la majorité du corps médical, et leur radiation aurait rendu la situation sanitaire du Protectorat intenable. 

Parlons un peu de quelques familles rencontrées dans le passionnant ouvrage de José Alberto Rodrigues da Silva. Le négoce se concentrait entre les mains de quelques notables tels, à Safi, Isaac Benzamerro et, à Azemour, Jacob Daroque et de Bregis. Les Benzamerro, notamment, jouissaient d’un traitement privilégié. 

Au début du XVIIème siècle, bien après le départ des Portugais, un Juda Levi, descendant de Meir Levi, fut rentero (exploitant affermé) du port et des douanes de Safi, sous le règne d’Ahmed El-Mansur (1578-1603). Il était négociant connu à Londres et Amsterdam. Mais son aïeul Meir avait déjà rempli ces fonctions en 1517-1521, sous l’occupation portugaise, conjointement avec le chrétien Gonçalo Rodrigues. Le frère de Juda, Moses, fut naguid des communautés juives du Maroc. David Corcos a retrouvé trace des descendants de cette famille au XIXème siècle, notamment dans les contrats de mariage de Gibraltar. 

Des Parente (forme portugaise du nom) sont présents au début du XVIème siècle à Safi. L’un d’eux, Juda Parente, est autorisé en 1525-1526 à se rendre au Portugal.  Le 20 mai 1615, Philippe II du Portugal (par ailleurs Philippe III d’Espagne) écrivait au comte de Redondo au sujet de Salomão Parente, l’autorisant à s’établir à Tanger avec sa famille. Très tôt ces Juifs portugais se mêlent à la masse des réfugiés espagnols et finissent par adopter la langue espagnole. Les Parente deviennent des Pariente. Curiosité de l’histoire, les Pariente marocains ou gibraltarois qui s’établiront à Livourne finiront par italianiser leur nom en Parente, rebouclant ainsi le cercle.

Des Budara ou Budarão (formes portugaises pour Abudarham) sont souvent mentionnés à l’occasion de transactions avec des Chérifs.

Ces familles continueront leur tradition de notables et de Juifs de Cour sous la période musulmane. Ainsi l’ambassadeur du Sultan fut, en 1548, un Jorge Pimentel.

On est frappé de rencontrer déjà au début du XVIème siècle plusieurs des noms de famille que l’on retrouvera parmi les premières communautés portugaises. En 1516 un Abrão Carilho est attaché au service de la forteresse d’Azemour. On verra ces Carilho, Carillo ou Cariglio, à Amsterdam, à Tunis et à Curaçao. Une dynastie de médecins de ce nom, établis à Tunis, font de père en fils leurs études à Pise. La tradition n’est pas interrompue encore au début du XIXème siècle. On rencontre aussi un Caçuto, forgeron, nom peu répandu, porté par une seule et même famille de Hambourg, Florence, Livourne, Tunis, Amsterdam. Des Darmon venus de Lisbonne s’installent à cette époque dans les enclaves du Maroc, ce qui confirme l’origine ibérique du patronyme. Une autre confirmation vient de ce que le patronyme est souvent porté par des Morisques, comme c’est le cas de beaucoup de noms juifs espagnols et portugais. N’en doutons pas, tous ces Portugais qu’on voit commercer à Alger, Tunis et Tripoli au début du XVIIème siècle savent l’arabe et ne sont pas dépaysés.
Parmi les expulsés d’Espagne arrivés à Lisbonne en 1493, Rodrigues da Silva cite un Judah ben Jacob Hayyat, passé à Fez dès 1496 puis établi à Mantoue. Ce nom, répandu en Afrique du Nord, confirme l’osmose onomastique ibéro-maghrébine. D’autres noms à consonance arabe, tel celui du rabbin Levi ben Jacob ben Habib, sont présents dans la diaspora portugaise d’Amsterdam, Livourne, Curaçao et Tunis. Pour le rabbin Moises Alvalensi, le “Al” arabe s’effacera rapidement.

Une autre manière de faire venir des Juifs au Maroc est, pour le  Portugal, la politique pénale. Ainsi, comme on le ferait aujourd’hui sous la forme de travaux d’intérêt général, les Juifs ayant fait l’objet d’une condamnation par des juridictions pénales obtiennent une commutation de peine en déportation au Maroc.

Ces enclaves portugaises au Maroc deviennent vite une sorte de plaque tournante pour tous ceux qui souhaitent porter plus loin leur exil. Passant aisément par les zones musulmanes, les Juifs gagnent l’Italie, l’Empire ottoman (Salonique, Constantinople, Smyrne, Rhodes, Safed), les Pays-Bas, l’Amérique. Beaucoup font souche au Maroc. La langue portugaise s’efface devant l’espagnole dans les zones hispanophones ; devant l’arabe dans les autres centres. 

Des descendants de ces familles seront, au tout début du XIXème siècle, les fondateurs de la nouvelle communauté sépharade de Lisbonne. L’un de ces fondateurs sera, en 1807, Moses Levy, né à Gibraltar vers 1762. L’un de ses fils Isaac sera grand Rabbin de Gibraltar1, et son petit-fils Yeshuah rabbin de Lisbonne. 

Les intellectuels portugais sont restés, de toute l’Europe, les plus fidèles à la culture et à la langue françaises. José Alberto Rodrigues da Silva Tavim encadre la jaquette de son livre de quatre citations dont trois sont traduites du français, celles de Paul Veyne, François Furet et Fernand Braudel. Une autre, qui me touche davantage, “en français dans le texte”, tout au début de la préface, est aussi de Fernand Braudel, et je vous la livre :

“Il y a bel et bien une civilisation juive, si particulière qu’on ne lui reconnaît pas toujours ce caractère de civilisation authentique. Et pourtant, elle rayonne, transmet, résiste, accepte, refuse; elle a tous les traits que nous avons signalés à propos des civilisations. Il est vrai qu’elle n’est pas enracinée, ou plutôt qu’elle l’est mal, qu’elle échappe à des impératifs géographiques stables, donnés une fois pour toutes. C’est sa plus forte originalité et non la seule.”2  

La force de ce livre tient à la puissance de réflexion de l’auteur, à la minutie des recher-ches, à sa vaste culture, mais aussi à la richesse des sources. Encore une fois les historiens portugais et espagnols sont imbattables, sans parler de leurs qualités personnelles, grâce à cette matière inépuisable : les dossiers de l’Inquisition. De plus en plus, les motive l’affection portée à une partie de leur passé et de leur peuple qu’ils revendiquent désormais. Ils démontrent ainsi cette vérité : autant que le cerveau, c’est le cœur qui favorise la connaissance.

Lionel Lévy
Comments