Les Juifs du Roi d'Espagne, Oran 1506-1669 - Jean-Frédéric Schaub


1999, Hachette-Littératures, collection “Histoire”, 
240 pages.

Ce livre nous transporte à Oran, devenu préside espagnol au début du XVIème siècle. En trois chapitres, l’auteur campe le propos.

Au premier est décrite l’installation des conquérants. Le deuxième est entièrement consacré aux familles juives et en particulier aux deux principales, les Sasportas et les Cansino dont l’auteur déclare “ce sont les marchands contre les sages”.1  Le troisième analyse et décrit l’expulsion de 1669.

Écrit essentiellement d’après les sources espagnoles d’ El Archivo General de Simancas, l’auteur a restitué une vie extraordinaire aux vieux documents qui dormaient, bien ficelés dans des liasses ordonnées. Les rouages des pouvoirs des gouverneurs et des “Officiers juifs du roi” sont si bien détaillés que l’on a l’impression d’avoir affaire par moment à une chronique politique moderne.
Plus loin, sont analysées sans complaisance 2 les passions, l’intérêt et les luttes que se livrent ces deux principales familles juives, les Sasportas et les Cansino. Ces familles, comme beaucoup d’autres, étaient couvertes par la protection de l’Empereur. D’autres familles ne l’étaient pas.

Malheureusement, 1669 sonne le glas de toutes ces stratégies si patiemment construites dans ce préside presque juif 3 par l’expulsion générale de plusieurs familles juives totalisant 460 personnes4. Les unes seront accueillies à Nice par le duc de Savoie, les autres se réfugieront à Livourne. Certains retrouveront là-bas des membres de leurs familles avec qui ils entretenaient des relations maritimes et commerciales depuis Oran.

A la fin du livre, les appendices sont riches d’informations sur les familles juives de la ville et leurs noms. A l’appendice n° 2 est intégralement reproduite la lettre qu’écrivirent les juifs d’Oran à leur arrivée à Nice en 1669 à la reine Marianne d’Autriche, régente au nom de Charles II. Malgré leur ruine causée par ce départ si précipité, la rédaction de cette lettre témoigne de cette particularité des juifs oranais : une fierté combative. Il se dégage de cette lettre toute la dignité et le courage de cette communauté. Le règlement de comptes est total, dans cette lettre tout est dit, on ne veut pas baisser les bras malgré l’horreur de la situation. Dans une prière finale, les juifs demandent qu’on rassemble et qu’on leur rende tous les papiers les concernant restés à Oran. Ce qu’ils n’obtinrent pas.





J.F. Schaub signale que malheureusement les informations recueillies sur toute cette période sont celles des bourreaux. Seule cette lettre des victimes, témoignage principal, nous est parvenue. Grâce à leur génie propre, on sait par ailleurs que ces juifs oranais ont su prendre un nouveau départ.

La trève fut de courte durée. Les Espagnols envahissent la terre africaine en 1509, pour officiellement faire cesser les actes de piraterie sur leurs terres, et aussi dans un esprit de croisade. La croix contre le croissant. Les côtes ne sont pas très éloignées les unes des autres.5 L’installation d’une force militaire à demeure aura le double avantage de faire cesser les incursions des barbaresques et de soumettre le Turc. D’ailleurs, à cette époque, plusieurs essais, souvent infructueux furent tentés contre d’autres villes d’Afrique du Nord.

Les Espagnols trouvent à Oran une communauté juive très importante. Quatorze ans après leur expulsion d’Espagne de 1492, voici rassemblées une fois de plus les trois communautés du livre (les ahl el Kitab). Les rapports de force ont changé, mais dans les plus hautes instances du pouvoir à Madrid, à la cour même du roi d’Espagne qui sait les flatter tant il a besoin d’eux,6 ils vont devenir indispensables à tel point que pour se défendre de telle ou telle injustice, certains n’hésiteront pas à menacer les autorités de leur volonté de quitter le pays. La communauté juive d’Oran, c’est remarquable dans ce livre, ne se laisse pas faire. Plus que de se défendre, elle attaque parfois pour sauvegarder sa place, ses droits et ses privilèges. C’est souvent efficace. Très tôt les unes et les autres ont pris conscience de l’intérêt qu’elles avaient à fonctionner ensemble. C’est ce qui s’est produit pendant un siècle et demi.
La grande originalité de cette communauté est le statut particulier de ces juifs oranais : ils sont avant tout les soldats du roi. Armés, ils participent à la défense de leur ville.7 Ce statut va les protéger un temps, mais l’arrivée sur le marché d’interprètes chrétiens va affaiblir leur autorité dans ce domaine si convoité. Ils finiront par être vaincus.

Ils soulèvent contre eux tant de convoitises et d’animosité dues à leur organisation communautaire, aux relations maritimes qu’ils ont su développer grâce aux contacts réguliers avec leurs familiers dispersés dans les ports méditerranéens, et surtout aux charges d’interprètes que le roi leur avait accordées et qui étaient transmissibles ! Le système qu’ils avaient mis en place était bloqué.

Outre ces charges d’interprètes qui couvrent celles de diplomates et de chargés de missions, ils sont aussi espions, collecteurs d’impôts, garants de l’ordre et de la loi. Les deux grandes familles qui se disputent les charges, les Sasportas et les Cancino vont tenir longtemps certains rouages du pouvoir, mais ils vont aussi commettre des erreurs. Les chrétiens qui se trouvent sur place, souvent confinés dans les limites étroites d’une cité cernée de murailles et de bastions, vivent mal cet étalage de richesses aux mains d’une partie de la population.

On sait maintenant, grâce aux documents historiques et avec le recul, que le projet d’expulsion était présent dans les esprits des conquérants espagnols depuis le début de la conquête. C’est le combat permanent des juifs, leur réelle utilité dans la place et aussi l’appui royal qui leur ont permis de faire reculer l’échéance fatale.

Jean-Pierre Badia8
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