La Parola Ebreo - Rosetta Loy


En italien, 1997  –Le mot de “Juif”– Einaudi éditeur, 
2 Via Biancamano Umberto, 10100 Turin Italie
156 pages. 

Cet intéressant petit livre ne se serait jamais avancé tout seul jusqu’à nous sans la vigilance de notre lecteur Alessandro Garibbo de Florence ! Merci.


Ce récit d’une intellectuelle catholique, née semble-t-il en 1931, mêle les informations sur la montée des fascismes en Europe - et ultérieurement les conséquences - les réflexions qui lui sont venues après coup sur les questions soulevées et ses impressions proprement dites telles que vécues à l’époque des faits.

C’est donc un ouvrage très construit, très élaboré, et plus un récit historique qu’une monographie proprement dite, une compilation parsemée de quelques souvenirs personnels, en somme. C’est aussi une sorte de catharsis, tant d’années après les faits. Tant il est vrai que, non seulement les victimes ayant survécu n’ont fréquemment pas pu s’exprimer plus tôt, mais que des témoins honnêtes, de conscience, n’y sont pas parvenus non plus !

Rosetta est issue d’une famille romaine, catholique stricte, de la grande bourgeoisie aisée, qui vit avec sa “maison” au sens romain. Elle a un frère et une sœur, son aînée de trois ans, et l’environnement humain de la famille est fréquemment juif, ce qui induit chacun à suivre attentivement l’évolution de la situation faite aux Juifs en Europe, et en Italie particulièrement, dès les années d’avant guerre. Le père, ingénieur- bâtisseur a refusé le fascisme dès le début.

Rosetta, écrivant ces années-ci, rappelle quelques vérités historiques, concernant fréquemment l’Église - son sérail - pudiquement occultées dans la mentalité collective. Les exemples sont innombrables, connus des historiens mais rarement cumulés avec une telle densité. Voici, pêle-mêle :
Les 99,75% de “oui” des électeurs autrichiens approuvant l’Anschluss, les Juifs ayant été interdits de vote, et le discours afférent du cardinal Innitzer conclu par …und heil Hitler! - toutefois désapprouvé en cela par le Saint-Siège !




Les relations difficiles de Mussolini avec Pie XI, dont Ciano célèbre la mort par un : “Il est enfin mort, ce bonhomme à la nuque raide !” (Finalmente è morto, questo uomo dal collo rigido !). Et en effet ce Pie XI antifasciste aura lutté avec courage contre l’adoption des mesures anti-juives en Italie, et il aura fallu 56 ans pour qu’en 1995, on connaisse enfin le contenu de l’Encyclique qu’il allait lire à l’assemblée prochaine des évêques, ce que la mort l’empêcha de faire. Le récit est intéressant de la genèse de ce texte, préparé par le père jésuite américain John LaFarge.

Les 292 titulaires juifs de chaires universitaires italiennes chassés, aussitôt remplacés avec élan par des non-juifs, seul un, Massimo Bontempelli refusant une telle promotion !

Le début, dès le 15 octobre 1940, de la diffusion par la radio d’État italienne du “Protocole des sages de Sion”, document antisémite, fabriqué et mensonger, connu comme tel. 

Prompte élection, sous le nom de Pie XII, de Pacelli, l’antithèse de Pie XI, germanophone, germanophile, viscéralement anti-communiste et qui excommuniera plus tard des communistes polonais, ce qu’il n’avait jamais fait pour un seul nazi allemand !
La réception glaciale, en 1937, des évêques de Guernica venant lui raconter le bombardement de la ville, qu’il éconduit immédiatement.
La question de savoir depuis quand le Vatican avait connaissance des massacres à l’Est, et l’audience accordée, dans les premiers jours de mars 1942, par Pie XII au père Pirro Scavizzi, aumônier militaire d’un train sanitaire, chargé d’une lettre de l’archevêque de Cracovie, Adam Sapieha, lui décrivant la situation. Commentaire en privé à Scavizzi : “Dites à tous que le pape agonise pour et avec eux” (sic)… mais silence officiel, etc. Hélas !
Et la petite se souvient. Le docteur Luzzatti qui les soignait ne vient plus. A leur retour à Rome, en octobre 1943, après un éloignement de circonstance, les voisins Levi et Della Seta ont disparu. Le frère aîné de Rosetta - 17 ans alors - cherche le contact avec la Résistance et ne le trouve pas. Aurait-il sauvé l’honneur ?

Et la lancinante question sous-jacente et récurrente qu’encore maintenant Rosetta n’arrive pas à formuler clairement, sèchement: “Qu’aurions-nous pu faire, nous, dans ma famille, pour les Levi et les Della Seta ? Nombre de gens humbles et 155 institutions religieuses romaines ont sauvé tant de Juifs à Rome!”1

Jean Carasso
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