Il Porto di Livorno e la Toscana (1676 - 1814) - Jean-Pierre Filippini


En italien, 1998 –Le port de Livourne et la Toscane–
Edizioni Scientifiche  Italiane, Naples
3 vols, 1285 p.

Depuis un an, et souvent à l’occasion de commentaires de livres divers, nous avons consacré nombre d’articles au judaïsme italien, essentiellement dans sa dimension sépharade, qui n’est pas la seule, loin s’en faut.
L’un des spécialistes de cette culture, à Pise comme à Livourne - les deux villes sont proches et indissociables - est Jean Pierre Filippini qui vient justement de publier sa thèse sur le sujet, analysée ci-dessous.


La publication de la thèse de Doctorat de Jean-Pierre Filippini est un moment faste pour l’histoire de Livourne et de la Méditerranée en général. Écrit après plus de vingt années de recherches dans les archives toscanes (Florence, Livourne, Pise) et parisiennes, l’ouvrage met en évidence quatre éléments essentiels de l’histoire du port toscan entre le XVIIème et le XIXème siècle : l’activité portuaire, les hommes d’affaires, la Nation juive et l’intégration de Livourne et de la Toscane dans l’Empire français.

Une des bases essentielles de la prospérité du port est l’accueil réservé aux différentes communautés de négociants, aux “nations”, qui dérive de l’édit de port franc de 1593 et qui est concrétisé par l’édit du stallaggio de 1676.

Jean-Pierre Filippini a consacré un bon tiers de son travail à l’étude de la Nation juive de Livourne au XVIIIème siècle. Il a montré que la croissance de la communauté livournaise est due essentiellement à l’immigration, puisqu’à Livourne, comme dans toute société urbaine du XVIIIème siècle, la mortalité est supérieure à la natalité. L’importance de cette immigration, que l’auteur a essayé d’étudier à travers les archives judiciaires de la Nation livournaise (pour être “agrégés” à la Nation - ballottati - les candidats doivent être agréés par les Massari) et les archives de la Police impériale permet de comprendre pourquoi la communauté de Livourne n’a cessé de croître tout au long du siècle (on passe de 3476 âmes en 1738 à 4963 en 1808). Avec 5000 âmes environ en 1809, elle est la plus importante des communautés juives d’Italie.

Si les Juifs des autres communautés d’Europe et de la Méditerranée affluent à Livourne, cela est dû, pour une bonne part, aux privilèges accordés par l’édit du 10 juin 1593 et destinés essentiellement aux crypto-juifs. Les plus importants sont ceux qui accordent la possibilité de revenir sans risque à la foi des ancêtres, d’être jugés par des magistrats juifs, de célébrer les fêtes juives et de transmettre librement leurs biens à leurs héritiers.





Les Grands Ducs ont donné à la Nation juive de Livourne ses institutions. Ils ont veillé aussi à leur bon fonctionnement, intervenant à plusieurs reprises, notamment en 1715, en créant une nouvelle magistrature - les censeurs - et en décidant que les “Espagnols” ne seraient pas les seuls à monopoliser les charges de Massari - dirigeants de la Nation -, en 1769 et en 1780, lorsque Pierre Léopold “démocratisa” le recrutement des “gouvernants” parmi lesquels on recrutait les magistrats de la Nation. En fait, la Nation juive de Livourne resta jusqu’à la fin de l’Ancien Régime “une république séfarade sous protectorat du Grand Duc”, comme l’a écrit Jean-Pierre Filippini dans un autre ouvrage. Les “Espagnols”, qui dominèrent longtemps la Nation ne purent la transformer en une nation exclusivement “espagnole et portugaise”. De plus, l’activité des magistrats de la Nation fut toujours étroitement contrôlée par le Gouverneur de Livourne et les Juifs livournais, qui pensaient, à plus ou moins bon droit, avoir à se plaindre de leurs magistrats pouvaient toujours appeler au Grand Duc.

Le grand mérite de Jean-Pierre Filippini est d’avoir tiré parti du “quasi recensement” de 1809 (la déclaration du patronyme en application du décret impérial du 20 juillet 1808), qui indique la profession de chaque chef de famille, pour réaliser une étude socio-professionnelle de la Communauté livournaise (on trouve en annexe du premier volume la liste des “recensés” de 1809). Les professions exercées par les Juifs de Livourne, au XVIIIème siècle comme dans la première partie du XIXème siècle (de la Restauration à l’Unité) peuvent se répartir en trois catégories : la première catégorie est celle des professions liées directement ou indirectement au rôle de Livourne dans le grand commerce international (un peu plus de 34 % de la population active), la deuxième touche les activités commerciales ou artisanales en rapport avec l’existence d’une forte communauté israélite, la troisième se rapporte aux activités connexes à la pratique de la religion juive (environ 6 % de la population active).

L’auteur a su également montrer que “le fait d’exercer une profession ne garantit pas un niveau de vie décent pour celui qui travaille et pour sa famille. En effet, il y a, en 1809, un peu plus de 1500 chefs de famille ; or, seulement 446 d’entre eux sont, d’après la “matrice de la taxe personnelle”, en état de payer les impôts. Si l’on défalque les mendiants déclarés et ceux qui sont assistés par la Nation, on peut dire qu’un peu plus de mille familles vivent dans des conditions précaires, pas assez pauvres pour être assistées officiellement et n’ayant pas de revenus suffisants pour être imposables”.
Les pauvres de la Nation juive ne subsistent que grâce aux secours distribués par les familles riches et les fondations pieuses (comme celle destinée à doter les jeunes filles pauvres, le Moar Abetulot). La richesse et la puissance de quelques “nobles familles”, contraste avec la misère de ce “prolétariat”; leur fortune se confond pratiquement avec celle des “gouvernants” (une véritable “noblesse de robe”, puisque la charge est héréditaire jusqu’en 1769 et vénale jusqu’en 1780). Ces “gouvernants” constituent une catégorie sociale composite, où l’on trouve aussi bien les descendants des vieilles familles espagnoles, généralement de “nobles rentiers” que des négociants installés plus récemment à Livourne, “italiens” ou nord-africains 
En outre, Jean-Pierre Filippini a montré l’importance du rôle joué par les négociants juifs livournais dans l’activité du port toscan et dans le grand commerce international au XVIIIème siècle. Contrôlant le commerce de Livourne avec l’Afrique du Nord, leur champ d’activité s’étend très largement à l’Europe (notamment l’Europe du nord-ouest), et aussi aux Indes. Toutefois, ils sont loin d’avoir conservé au Levant la place qui avait été la leur au XVIIème siècle.

L’Empire napoléonien réalise l’émancipation des Juifs, qui deviennent des citoyens français comme les autres. Ils en résulte l’extension à la Toscane du système consistorial avec l’apparition d’une nouvelle élite sociale, moins nombreuse que les anciens gouvernants et dont la base du recrutement est fondée sur l’importance des revenus. La première émancipation va durer jusqu’à la fin de l’Empire. Dès le 17 septembre 1814 est rétablie la “Nation juive”, qui peut encore convenir à l’élite de la communauté, des négociants ou des rentiers issus du commerce, dans le cadre d’une activité mercantile d’Ancien Régime.

Ainsi, ce grand ouvrage consacré à l’activité du port toscan permet de découvrir ce qu’est le grand commerce international de 1676 à 1814 et aussi la place qu’a occupée la plus importante des nations livournaises, la “Nation juive” pendant cette période

Richard Ayoun
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