Biblioteca Española, Tomo primero, que contiene la noticia de los escritores rabinos españoles desde la epoca conocida de su literatura hasta el presente - Joseph Rodriguez de Castro


–Histoire de la littérature espagnole,  tome premier, contenant une notice pour chaque rabbin écrivain espagnol depuis les origines connues 
jusqu’à ce jour–. 1781 avec le permis royal, à l’Imprimerie Royale de la Gazette. 
800 pages.

C’est un livre un peu insolite que ce grand et épais volume du fonds Nahmias, publié à Madrid en 1781 avec approbation royale mais sans autorisation ecclésiastique en un temps où l’Inquisition n’était pas abolie en Espagne, quoique bien affaiblie !

Il est insolite par plusieurs points :

- le prénom et les deux noms de l’auteur, bibliothécaire du roi, peuvent indifféremment être portés 
par des juifs comme par des chrétiens. Il n’existe bien entendu officiellement aucun juif en Espagne 
en cette fin de XVIIIème siècle. Mais a contrario 
nous sommes à la grande époque des Lumières, 
brisée bientôt par l’invasion napoléonienne. 
Nous avons lu quelque part - probablement dans 
le gros ouvrage : “Books printed in Spain” -
que l’auteur, né en 1739 et mort aux environs 
de 1795 est “possiblement juif”.

- un second point est qu’une histoire de la littérature espagnole destinée à comprendre de nombreux volumes (finalement l’auteur n’en publiera que deux, le second en 1786 dévolu aux écrits des gentiles españoles y de los christianos) commence par un énorme travail sur les écrits rabbiniques !

- mais d’autres points sont troublants, nous le verrons à mesure.


L’ouvrage nous renvoie au coeur même de l’Espagne des Lumières, dans les dernières années du règne de Charles III (1716-1788). Ce quatrième Bourbon d’Espagne qui règne depuis 1759 est, à coup sûr, un des plus grands souverains  que cette nation a connus. L’Espagne n’a pas créé les “Lumières” - elles lui sont venues du nord de l’Europe - mais elle en attendait beaucoup. L’énorme effort, entrepris à tous les niveaux et dans tous les domaines par Charles III et son équipe de “ministres éclairés”, commençait à porter ses fruits, mais la médiocrité des successeurs, le double traumatisme de la Révolution française et - surtout - de l’invasion napoléonienne , anéantirent ces premiers résultats et firent reculer l’Espagne de plusieurs décennies, dans bien des domaines.

Dans le domaine intellectuel, ce qui a caractérisé la seconde moitié du XVIIIème siècle espagnol, c’est  la redécouverte de son patrimoine littéraire, notamment la floraison du Siècle d’Or qui était depuis longtemps tombée dans une sorte d’oubli. Par ailleurs, la conjugaison d’un goût rénové pour l’érudition et du nouvel esprit scientifique en partie venu d’outre-Pyrénées, s’est traduite dans les élites par un intérêt marqué pour la bibliographie comme fondement de l’histoire littéraire.

Les deux entreprises majeures en la matière, étonnamment imbriquées chronologiquement, furent précisément la Biblioteca Española (1781-1786), dont nous présentons ici le premier volume, et la réédition de la célèbre Bibliotheca Hispano Nova (publiée en 1783 par trois bibliothécaires du roi : Tomas Antonio Sanchez, Juan Antonio Pellicer et Raphael Casalbon) de Nicolas Antonio, puis cinq ans plus tard celle de sa Bibliotheca Hispana Vetus (réalisée en 1788 par le bibliothécaire royal Francisco Perez Bayer, académicien et précepteur des Infants). Joseph Rodriguez de Castro justifie d’ailleurs et situe explicitement son ouvrage par rapport à celui de Nicolas  Antonio qui faisait jusqu’alors autorité.  

Soulignant la responsabilité des Espagnols qui, ne voyant dans la société juive hispano- médiévale que des marchands, des pionniers et des palatins, négligèrent leur contribution littéraire au patrimoine national, il rend hommage à Nicolas Antonio qui fit en cela exception, en citant quelques rabbins et quelques auteurs conversos, mais sans plus. L’œuvre, demeurée incomplète du fait de la mort de son auteur, prévoyait une partie consacrée aux auteurs arabo-espagnols, restée à l’état de brouillon, et une autre qui eût recensé tous les ouvrages espagnols ayant été écrits en hébreu.








Il se propose donc de combler cette lacune responsable à ses yeux de l’injuste mépris dans lequel la nation espagnole était tenue en cette fin de XVIIIème siècle par les autres : “C’est pourquoi alors que nous égalons, sinon dépassons, par le nombre et la qualité de nos écrivains, les nations les plus cultivées de l’Europe, nous y occupons un rang inférieur, parce que nous manquons d’une bibliographie nationale complète.

Le mérite de ce vaste projet ne lui revient pas, précise-t-il avec un respect plein de déférence, mais à une personnalité à qui il reconnaît devoir sa formation en grec et en hébreu et à laquelle il est apparenté ; un érudit qui possédait une bibliothèque riche en ouvrages rares et anciens. Il s’agissait en fait de son oncle, Manuel Lanz de Casafonda, membre du Conseil des Indes, qui conçut, encouragea et confia ce projet à Joseph Rodriguez de Castro. Celui-ci était un des subordonnés du conservateur de la Bibliothèque Royale, fondée en 1712, par Philippe V (premier Bourbon et petit-fils de Louis XIV) et qui deviendrait au siècle suivant la Bibliothèque Nationale de Madrid. Le conservateur était depuis 1761 le chanoine Juan de Santander, membre du Conseil de l’Inquisition (la “Suprême”) et l’auteur reconnaît sa dette auprès de cet érudit bibliophile.



L’élite “éclairée” de l’Espagne de Charles III redécouvrait aussi les langues anciennes et les langues orientales. D’ailleurs, si tout le personnel de la Bibliothèque Royale évoquée ci-dessus devait connaître le latin, les bibliothécaires devaient posséder en outre une certaine connaissance du grec, de l’arabe ou de l’hébreu. C’était le cas de notre auteur, dont cette Biblioteca Española semble bien être par ailleurs la seule publication ; elle ne dépassa pas le second volume, comme le confirme le manuel de Bibliografia general española et hispano-americana d’Antonio Palau y Dulcet qui fait autorité en la matière. Nous ignorons la cause de cette interruption, due peut-être simplement à la mort de l’auteur ou au fait, évoqué plus haut que l’effort des hommes de Charles III ne fut point vraiment relayé. 
Précisons que l’auteur rappelle dans les dernières lignes de sa dédicace que son ouvrage parrainé par le comte de Floridablanca – un des plus prestigieux  ministres “éclairés” de la fin du XVIIIème siècle – fut, sur sa recommandation, édité au frais du roi.
Le regain d’intérêt pour l’arabe et l’hébreu donne lieu à des publications assez nombreuses. Ainsi, dans le cadre qui nous occupe ici, signalons l’édition ordonnée en 1753 par Ferdinand VI (le demi-frère de Charles III, mort sans descendance. Charles et Ferdinand étaient les fils de Philippe V.) à l’instigation de son ministre, le marquis d’Ensenada, du répertoire du riche fonds arabe conservé par la Bibliothèque de l’Escurial, créée par Philippe II à la fin du XVIème siècle : Bibliotheca Arabico-Hispana Escurialensis.

Cette magnifique bibliothèque de l’Escurial est aussi l’une des sources privilégiées de Joseph Rodriguez de Castro, source qu’il indique expressément dans sa dédicace au roi, à la fin de son prologue.
Soulignons ici que, même aux époques de grande activité inquisitoriale, au plus haut niveau (mais là seulement) on trouve toujours un nombre considérable d’ouvrages en arabe et en hébreu : les fonds rassemblées à l’Escurial, du temps et à la demande de Philippe II le prouvent.


Certains points capitaux retiennent l’at-                  tention dès la lecture - très éclairante - du prologue 

• 1° Rodriguez de Castro, dans un rappel panoramique de la littérature hébraïque depuis les origines, replace les auteurs – qualifiés ici de  rabinos espagnols – de la Cordoue du Xème siècle à l’époque de la splendeur califale dans l’héritage direct de l’école de Pombedita (Perse). Cette école de Cordoue et Lucena aura duré neuf générations (“les neufs âges” - nueve edades) jusqu’à l’expulsion des Juifs d’Espagne par les Rois catholiques en 1492, où elle trouva refuge en Afrique du Nord, à Fez, et en Palestine, à Safed.

• 2° L’auteur ayant déjà entamé la rédaction de ce qui sera le second volume La noticia de los escritores gentiles españoles y la de los christianos, desde la epoca conocida hasta fines del siglo XIII de la Iglesia, décida cependant de placer celui-ci en tête de l’œuvre projetée : “J’ai jugé préférable de placer d’abord la partie correspondant à la littérature des écrivains rabbins espagnols car elle est beaucoup moins  connue que celle des gentils et des chrétiens”.

• 3° Il entreprend expressément une réhabilitation de cette littérature “rabbinique”. Il revendique, comme nous l’avons rappelé plus haut, cette littérature juive comme une pièce maîtresse jusqu’alors manquante, indispensable pour que la littérature espagnole alors injustement méconnue soit enfin appréciée à sa juste valeur. Et il la revendique expressément au nom de la nation.

• 4° Dans la présentation au roi, il précise également  : “que son ouvrage prétend embrasser la littérature concernée depuis ses origines connues jusqu’au temps présent”.
Ce qui implique la prise en compte de la littérature de la diaspora, notamment dans les parties consacrées au XVIème et XVIIème siècles, où figurent nombre d’ouvrages publiés à Amsterdam par des juifs d’origine ibérique.

Il s’agit d’un livre imposant (format 34x24) d’environ 800 pages, étudiant des manuscrits puis des imprimés recensés à l’Escurial, avec des précisions inouïes, inattendues, “telle page erronée”, “telle page manquante”, “il en existe deux exemplaires”, etc. ainsi même que des ouvrages non publiés dont l’auteur a pu avoir connaissance.

Auparavant, il a noté des œuvres qu’il a feuilletées lui-même et qui lui ont permis son travail.
Il indique avec soin les conversions de rabbins dont il est informé, par exemple Salomon Ha Levi (né à Burgos en 1350), converti en 1390 et devenant Pablo de Santa Maria, bientôt évêque de Carthagène, puis de Burgos.

L’étude de cet ouvrage est si passionnante qu’on pourrait y consacrer l’intégralité de cette livraison de la Lettre Sépharade, et des… trente suivantes, au moins.1

À la fin du tableau alphabétique des écrivains rabbins nettement reconnus et identifiés, suivi d’un autre tableau des incertains quant à leur datation, en figure un nouveau avec la reprise des mêmes par spécialités  : astronomie, cabale, commentaires bibliques, philosophie mathématiques, médecine… Suit un tableau de leur localisation géographique (Andalousie, Aragon… ) avec la ville même de leur naissance, y compris au Portugal, suivi d’une liste de rabbins convertis sous leurs nouveaux noms chrétiens (Paulo Coronel, Alonso de Espina, Geronimo de Santa Fe…) puis des rabbins ayant écrit en arabe (Maïmonide, Joseph Ha Coen, Samuel Ha Levi…)

D’autres tableaux suivent, dont nous vous faisons grâce.

Il s’agit d’un travail stupéfiant de méticulosité qui laisse béat d’admiration, même au temps des logiciels perfectionnés d’ordinateurs les plus modernes que nous connaissons.

Michèle Escamilla et Jean Carasso

…vous aurez remarqué qu’arrivés au bout de ces quatre colonnes de remarques préliminaires, nous n’avons guère pu, faute de place, citer le moindre exemple d’article particulièrement intéressant ! 
Et il en est pourtant de nombreux !
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