Une affaire de politique et non de justice, Le procès Merten (1957-1959) et les rapports gréco-allemands - Suzanne-Sophie Spilioti


Le 8 novembre 1996, la “Société d’Etudes du Judaïsme Grec” organisait à Thessaloniki son troisième symposium d’Histoire. Les Actes viennent d’en être publiés, en grec, d’où nous avons retenu l’étude analysée ci-dessous, d’une jeune chercheuse allemande parfaitement hellénophone. On se souvient que Wisliceny - officier SS - et Merten - nommé pour les besoins de la cause Gouverneur de la Macédoine - furent les deux gradés qu’Eichmann délégua à Salonique en février 1943 pour organiser la déportation des juifs de la ville. 

Comment se fait-il que Max Merten, co-responsable d’au moins 40000 morts, ait fini ses jours tranquillement dans sa patrie ? C’est à cette question que nous sommes tous en droit de nous poser que Suzanne Sophie Spilioti répond, dans une intervention très bien documentée, au cours du colloque en référence. A défaut de nous rassurer sur la justice, elle nous éclaire abondamment sur le processus qui sauva l’un des plus sombres tortionnaires de la Seconde Guerre Mondiale.

Merten, né en 1911 à Berlin, chargé durant l’occupation de régler la question de la “solution finale” en Grèce septentrionale fut surnommé “Le roi de Salonique” ou encore “Le maître de la ville” car il possédait pour ainsi dire le droit de vie et de mort sur ses habitants. C’est lui qui organisa la déportation de la population juive vers Auschwitz-Birkenau en se servant à l’occasion lui-même parmi les biens que ses victimes étaient contraintes d’abandonner derrière elles. Notons également qu’au début de la guerre civile grecque opposant les résistants de l’ELAS-EAM (de gauche) à la droite revenue au pouvoir (et épaulée par l’Angleterre puis les Etats-Unis) il aurait soutenu des organisations de droite comme la PAO (Organisation de Libération Panhellénique).

Suivons le parcours de Merten après son départ du lieu de ses méfaits. Il est arrêté par les Américains en Allemagne occupée. En 1946 ces derniers se proposent de le livrer aux autorités grecques sur la base d’une convention de 1943 passée entre les Alliés. Le gouvernement grec refuse. L’envoyé militaire grec à Berlin, consul à Bonn par la suite, général Andréas Ypsilandis proposa aux Américains de libérer Merten en raison de “sa conduite irréprochable” et “des services tout aussi remarquables” qu’il avait offerts à la Grèce sous l’occupation allemande.1 C’est que, durant son séjour à Salonique, Merten était entré en contact avec les cercles politiques grecs proches du pouvoir, contacts qui auraient impliqué le Premier Ministre Karamanlis, le Secrétaire d’Etat à la Défense, Thémélis, et le Ministre de l’Intérieur, Makris. Il va sans dire que les révélations qu’il pouvait faire risquaient d’avoir quelque retentissement sur la vie politique grecque…

Après la guerre, Merten reprit donc une vie normale et tout officielle dans sa patrie. Il travailla au Ministère de la Justice et fit de la politique. Il fonda même avec Gustave Heinemann2  un parti en 1952. Selon les critères de culpabilité ayant cours en Allemagne à l’époque, Merten n’entrait pas dans la catégorie des “réellement coupables”, les seuls qui, sur la demande d’Adenauer, devaient être condamnés.

Quant à la Grèce, elle avait connu une longue période de troubles meurtriers : la guerre, l’occupation puis la guerre civile. Dans les milieux politique libéraux, la tendance était à la “réconciliation”3 et, selon la logique gouvernementale, la paix sociale en Grèce dépendait d’une reprise de l’économie mise à mal durant les dix années précédentes, reprise dans laquelle les bonnes relations avec l’Allemagne devaient jouer, même indirectement, un rôle important. En 1952 fut votée la “Loi sur les mesures de réconciliation” qui visait à la réintégration de la gauche dans la vie politique. Elle traitait également de la question des criminels de guerre.

Lors de la reprise des relations diplomatiques entre la Grèce et l’Allemagne, en décembre 1950, les Allemands suggérèrent qu’en réglant au plus vite la question des crimes de guerre et le plus discrètement possible, le développement de ces relations s’en trouverait largement facilité. Mais le bureau grec des crimes de guerre dirigé par le Procureur Général de la Cour de Cassation, Andréas Toussis, avait engagé environ 900 poursuites contre des Allemands ayant sévi en Grèce. Toutefois, la loi sur la réconciliation prévoyait que ces poursuites pouvaient être suspendues si les autorités allemandes s’engageaient à les prendre à leur charge. En 1952 et 1956, la Grèce transmit à l’Allemagne les dossiers criminels qu’elle avait instruits. La R.F.A. ne fit rien, en dépit des rappels à l’ordre de Toussis. Elle prétendit que la Grèce, pour sa part, avait d’elle-même mis un terme à ces poursuites judiciaires en lui livrant les dossiers… Pour protéger les bonnes relations entre les deux pays et surtout pour le bien de son économie, la Grèce n’hésita pas alors à violer sa propre loi de 1952.
En 1955 furent appliqués les Accords de Paris qui rendaient à l’Allemagne son entière souveraineté. Cette dernière espérait, en faisant pression sur le gouvernement Karamanlis, mettre un terme à la question des crimes de guerre grâce à une amnistie générale, solution plus politique que juridique. Mais en Grèce, la gauche ayant redressé la tête, Karamanlis, quoique vainqueur aux élections de 1956, devait maintenant tenir compte de cette opposition parlementaire. En 1956, la Grèce proposa l’indemnisation des victimes de guerre en échange d’une amnistie, solution qui fut rejetée par l’Allemagne, si bien que le juge Toussis menaça alors de reprendre les poursuites à l’encontre des criminels nazis en Grèce. Justement à cette époque, en avril 1957, Maximilien Merten était de passage à Athènes où il était venu témoigner au procès d’Arthur Meissner, interprète durant l’occupation.4 Bien sûr, avant de se risquer dans cette opération, il s’était informé auprès du consulat d’Allemagne des conséquences éventuelles que ce témoignage pouvait avoir sur lui. Rassuré, il témoigna et fut arrêté sur place à l’instigation du Procureur Général Toussis. En dépit des protestations de l’Allemagne et de la mauvaise foi de la justice allemande, l’affaire Merten connut une grande publicité. L’acte d’accusation ne fit que s’allonger : extermination des Juifs de Salonique et surtout, accusation qui faisait le plus impression sur le public de l’époque, représailles contre la population civile. Merten demeura environ deux ans enfermé dans la prison Averoff. Mais dans une annexe à un accord économique passé le 13 novembre 1958, par lequel l’Allemagne s’engageait à aider la Grèce, Karamanlis pour sa part acceptait de mettre un terme aux poursuites judiciaires contre les criminels de guerre et de renvoyer Merten en Allemagne, ce qu’il ne put d’ailleurs réaliser. En effet, l’atmosphère politique plutôt explosive en Grèce ne laissait pas au gouvernement Karamanlis une grande marge d’action : les avocats des victimes juives appartenaient à l’opposition, la complaisance de la droite vis à vis des anciens tortionnaires pouvait laisser supposer des relations remontant à la période de l’occupation… Karamanlis en vint à promettre aux Allemands - puisqu’il ne semblait plus guère possible d’éviter le procès - de gracier Merten immédiatement après ce procès et de le renvoyer dans sa patrie.

Le procès de Merten commença le 11 février 1959 à Athènes. Sa défense fut organisée par le Ministère des Affaires étrangères d’Allemagne. La responsabilité de ses actes envers les Juifs devait être rejetée sur le groupe Hitler-Himmler-Heydrich-Eichmann. Merten n’était plus que l’organe exécutif, sans responsabilités majeures dans le génocide. Le 5 mars 1959 il fut condamné à 25 années d’emprisonnement, et innocenté quant aux représailles à l’encontre des populations civiles. Il fut jugé coupable de l’assasssinat de cinq Juifs dont trois enfants, de la terreur qu’il avait instaurée, de la création des ghettos saloniciens et de la déportation des Juifs en Pologne, des travaux forcés où tant d’hommes moururent dans des conditions inhumaines, de la destruction du cimetière juif de Salonique. Par cet arrêt, le gouvernement Karamanlis espérait satisfaire l’opinion publique. Mais nous savons que déjà la grâce de Merten était prête à être signée. Il n’y avait plus qu’à attendre le moment propice pour le relâcher sans que cela fasse scandale. En mai 1959 débutèrent des négociations entre l’Allemagne de l’Ouest et la Grèce pour l’indemnisation des dommages de guerre. La Grèce désirait que soient indemnisées aussi bien les victimes civiles des représailles que celles de la haine raciale. Par contre, les Allemands n’envisageaient de dédommagement que pour ces dernières. Or, à la même époque, une délégation de la gauche grecque se rendit en Allemagne de l’Est, Etat non reconnu à l’Ouest. La R.D.A. proposa alors le dédommagement des victimes civiles des représailles. La Grèce ne pouvait accepter sans encourir les foudres de Bonn et compromettre sa position dans l’OTAN, si bien qu’en mars 1960 fut signé un accord entre la Grèce et la RFA. Mais Merten était déjà libéré, grâce au décret législatif intitulé “De l’amendement à la législation sur les crimes de guerre” promulgué le 3 novembre 1959. Merten avait quitté très discrètement l’aéroport d’Athènes le 5 novembre de la même année. En Allemagne, les poursuite judiciaires à son encontre furent classées. Durant son séjour en prison à Athènes, le gouvernement allemand lui avait même versé une indemnité ! Il mourut en 1976.5

Bernard Pierron
Si ce qui s’est passé à Salonique durant la Choah est bien connu de nos lecteurs - et nous y revenons plusieurs fois dans la présente édition, mais comment oublier cettre hécatombe massive ? - nous venons de recevoir de Macédoine un témoignage de première main, rédigé en judéo-espagnol de Skopje, dont nous extrayons divers passage, sans en changer la graphie.

A la Makedonia, la “solusion finala del problemo djidyo” fuey realizado por los nazistas almanes i bulgaros : 98% - 7148 almas fueron eksterminados de Monastir (Bitola), Skopya i Shtip. De la deportasyon à Treblinka (Polonia) no atorno ninguno, ni un djidyo para afirmar lo ke paso.6 Ansina se perdyo el puevlo djidyo ke, an estes lugares bivyeron mas de dos mil anyos.
Yo me asalvi tomando parte a la resistensya a partir de 1941 kontra los Almanes, Bulgaros i otros fashistas. La famiya miya intera se kimó a Treblinka.
Para aribivir los ke disparisyeron la guardi l’alkunya Kolonomos […] Aki bivimos en una komunita muy chika (150 personas) kon unos kuantos djidyos de Monastir (5) ki saven il “djudezmo” ma no lo favlan mas. Los otros son “medyios djidyos” bien asimilados. Fazemos grandes esforsos para sustenir la komunita. A Monastir (Bitola) ay solo un djidyo, a Shtip, ni uno. Todas las keilas, skolas, bedahaim stan struidos. El bedahaim de Bitola lo stamos restorando i va ser il uniko monumento ke va ensenyar ki a nesta sivdá bivyeron mas di tres mil djidyos.
En memoria de los muestros keridos, fize un grande esforso para arikojer mas de mil dokumentos de las leyas antisemitas al tyempo de la gera. Estos fueron editados in dos livros kon 1484 fojas, de la parte de l’Akademia de Siensa Makedoniana al 1986 (“The Jews in Macedonia during the Second World War, 1941/1945”)[…] A la fin del livro stan editadas las listas de todos los djidyos deportados kon los nombres, adresos, anyos de nasimyento i ofisyo. Las listas stan fechas kon mucho kuydado de la parte de los Almanes. Los livros, muy presto se dispersaron.
La komunita jugoslava de Belgrad, en 1970 edito el livro miyo sovre “Proverbs, songs and tales” in serbo, ingles, hebreo i judeo-espanyol. A parte los rifranes i las konsejas, fize una analisis sovre las diferensias del favlar de Bitola i Skopya.
Por las famyas Faradji, li puedo dar estas informasyones […]7

Il va sans dire que si des lecteurs, ayant pris connaissance de ce texte, veulent d’une manière ou d’une autre aider Zamila Kolonomos à entretenir la mémoire locale et le cimetière de Monastir-Bitola, ou lui demander tels ou tels renseignements, nous leur communiquerons son adresse. 
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