Revues : Quaderni dell'Istituto Siciliano di Studi ebraici

En italien ; adresse : IT 90038 Prizzi (Pa) tel/fax 390 918 34 41 54, le n° n’est pas daté et il n’est pas fait mention de périodicité. La bibliographie est considérable.

En dehors des intéressants titres habituels que nous commentons dans chaque édition, nous recevons parfois des revues insolites (cf.dans la précédente LS “Air-France Magazine”) ou inconnues. 
Et c’est un vrai plaisir lorsque la présentation en est belle, la lecture  agréable et instructive (la superbe “Oceanos - Diáspora e Expansão” analysée dans la LS 26 par exemple). 
C’est le cas cette fois de ces 

Quaderni dell’Istituto Siciliano di Studi ebraici 

Le responsable explique, dans un préambule, que l’Institut Sicilien d’Etudes Juives a vu le jour en 1991 sous l’impulsion de chercheurs, juifs ou non, dans le but d’étudier toutes traces documentaires, artistiques, archéologiques etc. du judaïsme de Sicile, qui tendent à se perdre.

La présence de Juifs en Sicile était multiséculaire avant leur expulsion en 1492 de cette terre espagnole à l’époque.

Ont retenu notre attention, parmi d’autres contributions :

Un intéressant article d’un féminisme bien affirmé, signé d’Angela Scandaliato : “Femmes juives et femmes chrétiennes au Moyen âge en Sicile” qui permet à l’auteur de conclure que les chrétiennes attendront bien longtemps encore - sous l’œil misogyne de l’Église - l’autonomie déjà acquise au Moyen-âge par les femmes juives…

Dans un article sur “Les juifs et la culture populaire en Sicile”, Fabio Oliveri cite un flot d’expression anti-judaïques du parler populaire sicilien, respectant dans les citations le savoureux accent local. Puis l’auteur en vient à localiser sur une carte ces groupes appelés judei-giudei. Sur une autre carte il situe cent ans de violences antijudaïques en Sicile (1392/1492) qu’il expose en un tableau, les qualifiant “d’ignobles et dramatiques”.

Puis Fabio Oliveri étudie l’expulsion en 1492 de ces Juifs de Sicile, laquelle appartenait depuis 1302 à la couronne d’Aragon. Expulsion d’une communauté établie depuis des temps immémoriaux, signalée par Plutarque et Cicéron, mais probable déjà du temps des Phéniciens.

Fort peu de documentation subsiste sur les communautés juives en Sicile sous domination romaine (750 ans), byzantine (300 ans), musulmane (250 ans).1  Un peu plus, mais guère, sous les domination normande, nordique et angevine. 

Par contre, des milliers de documents sont disponibles pour les deux siècles de domination aragonaise.

Ici comme en Espagne et durant cette période, les Juifs sont la propriété de la couronne, laquelle leur doit protection. Bien que quelques Juifs aient accédé à des situations éminentes : médecins, banquiers, grands commerçants, la masse des Juifs sont  pauvres. Leur espérance de vie est inférieure à celle des chrétiens, mais leur niveau culturel, plus élevé : les hommes savent lire. Les Juifs locaux comme ceux d’origine maghrébine parlent sicilien et judéo-arabe, langue qu’ils écrivent en caractères hébraïques. Les Provençaux réfugiés n’entendent ni le judéo-arabe ni le sicilien, ce qui rend leur intégration difficile.



Dans la période antérieure, face aux luttes entre byzantins et musulmans, puis normands, pour la conquête de l’île, les Juifs sympathisaient plutôt avec les musulmans, desquels ils étaient mieux tolérés. D’autant que les musulmans de Sicile étaient plus souvent des Berbères, parfois juifs, plus arabisés qu’islamisés.

La Sicile aragonaise est quasiment un état de droit, sans restriction particulière pour les Juifs pourtant accablés d’impôts et taxes. C’est paradoxalement leur “infidélité” à la foi chrétienne qui enrichit l’État, situation lucrative qui disparaîtrait s’ils se convertissaient !

C’est l’Église qui organise d’une certaine manière en pogromes l’antijudaïsme latent du petit peuple (1474, Modica, Nota), préfiguration de l’expulsion, mal motivée en Sicile par la reproduction calquée de l’Édit d’Espagne. La commune de Palerme, l’entourage du Roi de Sicile protestent contre le décret. Leur mémoire à Ferdinand expose avec beaucoup de pertinence et de prescience les difficultés pratiques et les inconvénients majeurs pour le pays d’une telle expulsion, plusieurs fois retardée jusqu’au terme du 12 janvier 1493. Les pouvoirs publics implorent les juifs de rester - acceptant la conversion bien sûr - leur promettant une parfaite paix. La Sicile ne connait pas la dimension raciale de l’anti-judaïsme espagnol, la notion de “pureté de sang” (c’est un monde “pré-biologique” écrit l’auteur).

On peut estimer à 35000 le nombre de Juifs en 60 lieux en 1492 (belle carte de localisation de ceux-ci), soit 5% de la population de l’île, pourcentage double de celui de l’Espagne. Peut-être 25% se sont convertis, plus fréquemment les hommes que les femmes, les aisés que les pauvres, d’où un déchirement des familles. Les partants se concentrent à Messine pour aller au royaume de Naples (encore accueillant pour peu de temps) ou dans l’Empire ottoman. Constantinople prise en 1453 accueille les Juifs durant que ses habitants Albanais catholiques se réfugient en Sicile. Il semble, d’après Schwarzfuchs cité par l’auteur, que 7000 Siciliens trouvent refuge à Constantinople et Salonique ensemble. Dès 1505, Salonique abrite deux synagogues siciliennes dans le même local, lesquelles, en 1575 se séparent (Sicilia Yashan, el kal de madero, et Sicilia Hadash, el kal de los pescadores). En 1631 les Syracusiens se détachent et fondent la Beth Aaron. Il en va de même à Constantinople. Mais il semble que les pêcheurs de corail, seuls, restent massivement en Sicile, acceptant la conversion faute d’exercice possible de leur profession ailleurs. La réputation des céramistes siciliens est grande à Salonique. Les Juifs de Sicile conserveront durant des siècles une certaine autonomie dans l’Empire ottoman.

Le 21 août 1944, sur les 12800 juifs déportés de Grèce  et admis au camp d’Auschwitz1 -c’est à dire enregistrés, les assassinés dès l’entrée n’étant pas comptabilisés - 498 femmes ayant survécu aux sélections successives sont conduites à la mort. Fabio Oliveri nous en présente la liste tirée des archives du camp, sur laquelle il croit reconnaître nombre de patronymes siciliens.

Il termine sobrement son article : “…avec leur mort se conclut définitivement l’histoire du judaïsme sicilien”.

Jean Carasso
Comment ne pas lire et relire cette liste datée du 21 août 1944, photocopiée sur le registre allemand d’origine conservé au Musée d’Auschwitz, de 498 noms presque tous d’origine balkanique, familiers à nos oreilles ?

Ces Amir, Kamhi, Ezratti, Errera, Saltiel, Beraha, Hasson, Benusilio, Petilon, Rousso, Broudo, Revah, Nehama, Cohen, Nahmias, Benveniste, Sadicario, Gattegno, Uziel, Carasso, Ardity, Cuenca, Pinto, Matalon, Matarasso, Aélion, Mordoh, Saporta, Nessim, Soustiel, Tiano, Arama, Pitchon, Sciaky, Barzilai, Eskenazi, Scialom et d’autres.

Comme l’on aimerait savoir si Bella, Rachel et Margot Pardo étaient trois sœurs, enregistrées ensemble sous les matricules 40161, 62 et 63 et quel âge avaient-elles ! Et qui étaient Lina, Frieda et Mathilde Hazan, enregistrées sous 42332, 34 et 35 ? Et qui était 42333 ? assassinée précédemment ou morte entretemps ? Etait-ce une quatrième sœur ? Même question pour Elvira et Gilda Sarfati, 
44035 et 37 !

Pas une n’a survécu pour témoigner.

Que le lecteur veuille bien excuser cette énumération. Il s’agit de 498 femmes dans la force de l’âge 
- puisque les aînées avaient été assassinées dès l’entrée, sans être enregistrées - et si une publication comme la nôtre ne rappelle pas leurs noms, qui le fera ?

Souvenez-vous, lecteur, cela se passait 
le 21 août 1944, en cette même semaine où Paris fêtait dans la liesse - et l’ignorance - sa libération !

La Rédaction
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