Les Juifs à Pise (du IXème au XXème siècle) - Michele Luzzati et autres

En italien : Gli ebrei di Pisa  secoli IX-XX  Atti del Convegno internazionale Pisa
3 - 4 Ottobre 1994, 1998 Pacini Editore, Ospedaletto (Pise),
433 pages.

Comment une communauté d’une cinquantaine de personnes, même épaulée par des autorités communales et régionales, même bénéficiant d’une structure universitaire exemplaire, a-t-elle pu organiser et mener à bien un congrès de cette qualité, d’une telle richesse, et renouvelant encore les connaissances sur un sujet qu’on croyait parfaitement quadrillé ? Rien ne peut l’expliquer sinon le profond attachement d’une poignée d’universitaires de talent à leur propre mémoire, et l’immense nostalgie dont s’accompagne le sentiment de la fin d’une grande histoire. 

Laissons parler Bruno Di Porto : “Il ne nous est pas donné de savoir combien de temps il reste à vivre à une aussi petite communauté, mais au terme de cette contribution à son bilan historique, toujours susceptible d’approfondissements par de plus complètes recherches, j’éprouve le besoin d’exprimer, puisqu’aussi bien j’en fais partie, ma promesse de la faire vivre le plus longtemps et le plus dignement possible.” Mais, dès à présent, c’est à chaque ligne que chacun des rapporteurs poursuit l’approfondissement, et la richesse des sources pousse de plus en plus haut les notes dites de “bas-de-page” et, souvent, les fait déborder sur la page suivante.

Ancienneté de la présence juive 
Ce Congrès coïncidait avec le quatrième centenaire de la synagogue de la via Palestro. Mais qu’est-ce que quatre siècles pour Pise, diraient Toynbee et Braudel, sinon un clin d’œil de l’histoire ? Pise, c’est l’histoire d’un grand empire maritime jalonnant la mer Méditerranée, avant et comme ses rivales Gênes et Venise. Dès le haut Moyen-âge elle est tournée vers le monde arabe et utilise donc très tôt les services des Juifs comme intermédiaires et interprètes obligés. Nous sommes dans l’histoire de très longue durée dont l’origine remonte aux Syrii du monde romain, désignation qui englobait les marchands juifs.

Michele Luzzati nous montre que des Juifs sont présents déjà - ou encore - dès le milieu du IXème siècle dans la région de Pise-Lucques. évoquant leur rôle d’intermédiaires avec le monde musulman, il rappelle que des traités ont existé entre Pise et Tunis du XIIème au XIVème siècle. En 1294 un voyage entre Tripoli et Tunis est organisé par le marchand pisan Nino de Guglielmo d’Olivetto avec Machalusio et Leone, iudei.

Au XIVème siècle Pise voit arriver des prêteurs juifs romains. Puis des marchands sont autorisés à s’y installer et notamment quelques Provençaux. Des Juifs siciliens commercent avec Pise et la Sardaigne. Mais la conquête de Pise par Florence en 1406 en fait le port d’un territoire plus important. En tous cas, dès avant l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, les Juifs de Pise, souvent d’origine ibérique, avaient maintenu la tradition des échanges à grand rayon, y compris dans le domaine culturel. Les réfugiés devaient trouver un soutien financier auprès des grands banquiers juifs d’origine romaine comme les célèbres Da Pisa.

Il n’est pas d’arbitraire en histoire. La politique d’accueil de Ferdinand Ier de Médicis en 1593 ne fut pas un accident historique heureux, mais l’aboutissement logique d’une tradition d’échanges commerciaux vers l’Afrique et le Levant. Dans cette tradition, sous une forme ou une autre, les Juifs avaient toujours eu leur place. On peut dire que l’ensablement de Pise imposait la construction de Livourne, et que les ambitions commerciales de Ferdinand lui imposaient d’attirer dans les deux villes, comme des auxiliaires providentiels, les marchands levantins et nouveaux-chrétiens portugais.




 

Théologie et marchands lettrés
Nous connaissons tous les performances d’Alessandro Guetta quand il s’agit de redonner vie aux grands penseurs du judaïsme médiéval et moderne.1 Retenons de lui la personnalité de Yechiel Nissim Da Pisa, homme d’affaire et lettré comme Maïmonide dont pourtant il critique les ambitions rationalistes, épousant au contraire le spiritualisme espagnol de Yehudah Ha-Levy. Sur un plan social la recherche de Guetta nous souligne la constance, dans le judaïsme italien et espagnol, de grandes vocations intellectuelles et spirituelles dans le monde des marchands, dans l’ancienne tradition médiévale hispano-judéo-musulmane.

De la Renaissance aux Lumières 
(XVIème-XVIIIème siècles) 
Lucia Fratarelli Fischer nous rappelle comment la législation grand-ducale de 1593 fut précédée d’une politique assez constante, sous réserve de quelques réactions, d’accueil de nouveaux-chrétiens et Juifs. En 1575 ce sont des Levantins d’Alep, Sichel Zacur et son fils Mordachai que l’on invite à commercer et à vivre à Pise. Les Portugais nouveaux-chrétiens, dès 1548 venant de Venise ou Ferrare, arrivent à Pise, forts de leur aptitude aux rapports avec les pays d’Afrique du Nord et de leur expérience dans les échanges de prisonniers.2 Marchands mais savants, ils sont recherchés comme professeurs de droit et de médecine, fonctions que leurs descendants, nous le constatons encore, continuent d’assumer. Des Mendès, de la célèbre famille de Doña Nasi, créent une manufacture de soie. La liberté accordée par les Médicis n’est pas sans nuages inquisitoriaux. La présence de la hiérarchie catholique à Pise, ville universitaire, n’est pas sans danger, et cela fait préférer l’établissement à Livourne où cette hiérarchie est absente. Le retour au judaïsme est surveillé et réprimé. Signalons pour son étrangeté et son intérêt cette pratique conseillée par les fonctionnaires toscans eux-mêmes. Le 28 septembre 1645, à des familles portugaises désireuses de revenir au judaïsme on conseille d’éviter de faire opérer des circoncisions à Pise même et on 
suggère un voyage à Tunis, prévoyant le retour par le prochain bateau. Ces éclairages sont passionnants pour qui veut cerner les relations à cette époque entre Portugais et Juifs d’Afrique du Nord. Ces derniers étaient des coreligionnaires traditionnels à qui l’on s’adressait pour faciliter le retour à la foi. Mais comment n’auraient-ils pas regardé avec suspicion ces nouveaux venus ? Cette suspicion fut constante au Maroc nous a montré Haïm Zafrani, et tout porte à croire qu’elle fut la même ailleurs.3

Comment résister aux menaces de l’Inquisition romaine ? L’appui des grands-ducs fut constant, mais il fallait compter sur les pressions économiques opposées par la Nazione. Le chantage au départ vers d’autres cieux, tels que Venise, l’Afrique, l’Orient ou Amsterdam, avec tous ses capitaux, a joué. Dans des cas graves, comme le procès du Dr Moron, accusé de s’être fait circoncire à Pise, une évasion romanesque avec draps de lit noués permettait de clore le dossier. Mais, témoignaient les intéressés, le traitement reçu dans les geôles romaines n’était rien comparé aux cruautés de l’Inquisition espagnole ou portugaise. Ce Moron, né à Amsterdam avait passé son doctorat à  Montpellier, alors université protestante tolérant la présence d’étudiants nouveaux-chrétiens. Sur un ton très  moderne le Dr Moron avait plaidé la liberté de conscience, ayant l’audace d’affirmer que si un Juif pouvait se faire chrétien, un chrétien pouvait bien se faire Juif, et ce en vertu du libre-arbitre que chacun de nous possède.


Liberté surveillée
Adriano Prosperi a le mérité d’un réalisme peut-être dérangeant. Son étude l’amène à constater que l’expulsion des Juifs d’Espagne et leur arrivée en Italie eurent très probablement la conséquence première d’éveiller les réactions hostiles non seulement de la part de la population chrétienne mais aussi et peut-être davantage encore des communautés juives autochtones. La dynamique sociale des rapports entre résidents anciens et nouveaux venus décrite par les sources inquisitoriales à partir de la fin du XVIème siècle n’est pas celle d’une intégration paisible, mais d’hostilité et de conflits.4 Par contre à Pise et Livourne ce furent surtout les inimitiés entre nouveaux arrivants qui donnèrent lieu à dénonciations et à procès. L’un des cas les plus frappants fut le conflit opposant un Juif converti sous le nom de Paolo Antinori à son propre père Mosè Guttières Peña, puis à son frère Jacob. Ce dernier, arrêté par l’Inquisition romaine en 1743 ne dut la liberté et la vie qu’à l’intervention du Grand-Duc Jean-Gaston. 5

Du Risorgimento au fascisme
 Bruno Di Porto montre comment le caractère sépharade des communautés de Pise et de Livourne s’estompa graduellement en un processus d’italianisation culturelle et linguisitique accomplissant des pas décisifs entre la deuxième moitié du XVIIIème et le début du XIXème siècle. Néanmoins, observe-t-il, l’espagnol et le portugais avaient continué de marquer l’origine ibérique du milieu social fortuné et influent. Le rôle de Pise à l’époque du Risorgimento fut intellectuellement important en raison de l’existence d’un milieu juif cultivé et bourgeois attirant des étudiants d’autres communautés juives d’Italie, tels le futur ministre Isacco Artom. Les Juifs, en Italie, devinrent Italiens en même temps que les autres. Un grand intellectuel juif, Alessandro d’Ancona, célèbre exégète de Dante, fut maire de la ville en 1906.

Di Porto, par ailleurs rédacteur de la publication Il Tempo e l’Idea, dont nous avons salué la parution dans nos colonnes, montre bien la complexité des rapports des Juifs italiens, bourgeoisie éclairée, avec le pouvoir et avec le mouvement libéral. Il dévoile l’attitude de la hiérarchie catholique acceptant mal le rôle important assumé par cette bourgeoisie juive dans l’Italie nouvelle. Le fascisme, utilisant dans ses débuts cette bourgeoisie, ne tardera pas à reprendre l’héritage réactionnaire, poussant jusqu’au bout la logique totalitaire incomptatible avec l’existence d’une minorité attachée à son identité.

Il faut hélas faire un choix, et il est malheureusement impossible de rendre compte de  chacune des interventions magistrales de ce très beau congrès, nouvelle illustration de la richesse des études actuelles sur l’histoire et la culture sépharades.

Lionel Lévy
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