La Shoah en Roumanie - Carol Iancu

1998 Université, Paul Valéry, Montpellier, 188 pages

Notre spécialiste de la Roumanie, lui même né à Bucarest, a rendu compte dans les numéros précédents des différents livres de Carol Iancu sur le judaïsme dans ce pays. Voici analysé le dernier de la série.

L’auteur devra nous décrire un jour la somme d’efforts qu’il lui a fallu déployer pour retracer l’histoire de ce qui fut la troisième communauté juive d’Europe avant 1939, réduite maintenant à une dizaine de milliers de vieillards fatigués. Et il faut rappeler que ce n’est que depuis 1988 que se font entendre des voix compétentes sur le calvaire de cette population jadis forte de 800000 âmes.

Après les archives de Yad Vashem, commencent à filtrer maintenant des renseignements souvent disparates sur le traitement appliqué aux Juifs roumains par la dictature du général (auto-promu maréchal) Ion Antonescu de 1940 à 1944.

En attendant un accès complet à ces documents, c’est aux archives de Vichy conservées au Quai d’Orsay que Carol Iancu a eu l’idée de faire appel. Car la France a entretenu à Bucarest durant la Seconde Guerre Mondiale une ambassade assez dotée de diplomates bien informés et ayant un certain souci d’objectivité. Il a rassemblé dans son livre une centaine de documents très révélateurs de ce que fut la vie des Juifs roumains de 1940 à 1944 et leur disparition programmée en Bessarabie, Bukovine et Ukraine.

Tout d’abord Carol Iancu nous livre, sur une quarantaine de pages, une étude succincte de l’antisémitisme roumain, suivies de données statistiques assez claires sur une population juive que l’on peut appeler “à géométrie variable” en fonction des modifications territoriales subies par la Roumanie après le traité de Versailles puis après la débâcle des Alliés en 1940. Car une fois la France vaincue et l’Angleterre seule devant l’Axe, tous les voisins de la Roumanie se “servirent” provoquant l’abdication du roi Carol et l’avènement de la dictature pro-axiste dudit Antonescu1.


Ce qui est certain, c’est que sur les 150000 Juifs passés sous domination hongroise en 1940, 130000 ont été déportés dont 110000 exterminés. Ceux-là ne font pas partie des quelques 600000 restés sous la domination du fascisme roumain, dont 350000 ont survécu. Le reste, soit 265000 ont été tués dans des pogroms, sur les routes de la déportation en Ukraine ou sous les coups de la maladie, de la faim et du froid. Il n’existe pas de chiffres sur le sort des Juifs de Bessarabie et de Bukovine qui ont suivi l’Armée Rouge en retraite. Mais les Roumains contestent encore aujourd’hui leur responsabilité dans la disparition des déportés en Ukraine, qu’ils osent même appeler “migration de peuples”…

Il n’est pas moins vrai qu’en 1943, sentant que le sort de la guerre avait tourné, Antonescu fit rapatrier les survivants de l’enfer de Transnitrie, soit 55000 sur 185000. Et il faut constater que le sort a épargné les seuls Juifs de l’ancien royaume.

Au contact avec une population assez francophone souvent de bonne foi, les rédacteurs des rapports adressés à Vichy nous montrent, au fil des mois, comment un arsenal complet de lois raciales fut édifié par le régime fasciste roumain.2  En lisant ces documents, on est étonné par le contraste entre le langage sec de H. Spitzmüller et le ton assez chaleureux de Jacques Truelle, son successeur. Celui-ci témoigne d’un réel souci sur le sort des Juifs et donne très scrupuleusement des détails sur les mesures prises contre eux, et aussi sur leur application souvent “molle” par une administration assez ouverte au bakchich et non moins incitée à tirer le maximum de profit de ces “riches étrangers”. Voir le passage où des Juifs français sont inquiétés (page 179). Cependant le rapport faisant état  de façon tout à fait inexacte de la présence des Français parmi les déportés en Transnitrie - et interprété comme un avertissement sur le sort qui attendait ceux que l’on rassemblait à Drancy - est moins convaincant. L’auteur de ces lignes a vécu en Roumanie avec un passeport grec et peut attester que les Juifs étrangers n’ont pas été persécutés par le régime fasciste, du moins à Bucarest. Quant à l’attitude des milieux français en Roumanie vis à vis des Juifs, elle était ambigüe.3
Quelques inexactitudes ou omissions se sont glissées dans ce livre :

Carol Iancu semble  situer vers 1940, en plein essor légionnaire, la mort de l’ancien premier ministre Goga et celle du professeur Cuza. Or ce dernier ne s’est éteint qu’en 1957.

Page 82, octobre 1940 : l’auteur parle d’une sympathie de la reine mère et du roi Michel pour le mouvement légionnaire. Rien ne le prouve, et leur nom est inscrit à Yad Vashem parmi “les Justes”. 4

Le livre de Carol Iancu passionnera cependant les lecteurs avertis, persuadés que les recherches de l’auteur sont loin d’être terminées, et que d’autres volumes viendront s’ajouter lorsque la documentation aura encore évolué.

Signalons que deux ouvrages sur le même sujet sont parus, au Canada et en Roumanie.5

Harry Carasso
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