Itinéraires exemplaires

Sous cette rubrique nous continuons à publier des réflexions, des souvenirs, des itinéraires, des points de vue qui, pour être personnels et signés, n’en présentent pas moins un intérêt général, et en deviennent exemplaires de notre civilisation judéo-espagnole, du vécu de bien d’entre nous.
Aide des pouvoirs publics espagnols au sauvetage de Sépharades vivant en France en 1943.

A la suite de nos articles parus sous cette même rubrique dans les numéros  précédents, nous avons reçu des témoignages complémentaires, contrastés, de divers lecteurs.

Prenons l’exemple de Marseille, dont il est question en page 12, première colonne, de notre n° 28.

Claude Andrée Saporta apporte une vision un peu moins optimiste de la situation de sa propre famille et elle nous autorise à faire état de son témoignage.

On vous a parlé du consul d’Espagne à Marseille. Je vais vous en parler aussi.

Lorsque mon père a été arrêté dans la grande rafle de Marseille de janvier 1943 (c’était presque par hasard) ma mère s’est précipitée au consulat d’Espagne pour demander au consul d’intervenir.

En effet, mes parents étaient sujets espagnols, mariés en 1934 au consulat d’Espagne à Paris. Ils ont toujours possédé un passeport, la cédula personal (carte d’identité) et ont toujours voté en Catalogne. Ils ne sont devenus Français qu’en 1985 parce que mon père, déporté à Auschwitz et Mauthausen ne pouvait obtenir “en tant que citoyen d’un pays neutre…”  sa reconnaissance d’ancien combattant, déporté politique résistant.

Moi même ai été enregistrée au moment de ma naissance au consulat d’Espagne et conjointement mon père a demandé pour moi la nationalité française. Je possédais donc en 1935, et je possède toujours d’ailleurs, la double nationalité.
Bref, ma mère a été reçue par le consul Araña.1 Non seulement il a refusé d’intervenir disant à ma mère que se marcha, ella mais menaçant d’appeler la Milice pour la faire arrêter. Il faut dire que mon père, en plus d’être juif et franc-maçon, possédait aussi, par sympathie, une carte du Parti Républicain Espagnol.



A la suite de ce refus, a commencé pour ma mère, mon frère et moi une longue odyssée. Lorsque les sujets espagnols ont été convoqués pour retourner en Espagne, nous étions à Paris et avons fait des pieds et des mains pour ne pas partir en Espagne. En effet, ma mère voulait retourner à Marseille car elle était persuadée que mon père rentrerait et nous chercherait là où il nous avait laissés.

Après la guerre, le consul à Marseille était toujours en place et son équipe avec lui. Il y a eu une rencontre houleuse entre mon père à son retour, et lui. Pendant des années, c’est moi qui me suis occupée des passeports et du renouvellement des cartes d’identité et électorale pour mes parents qui ne voulaient plus mettre les pieds au consulat. J’y allais avec mon plus pur castillan… et mon mépris.
Mon père n’a remis les pieds en Espagne que bien longtemps après la mort de Franco, tandis que son frère aîné y était retourné dès 1940 : il fit partie d’une délégation qui est allée remercier le gouvernement espagnol de “l’aide” apportée aux Juifs espagnols pendant la guerre. Malheureuse-ment, tous les consuls ne s’appelaient pas Rolland…

A titre d’information complémentaire à ce texte, Claude-Andrée Saporta ajoute que - et cela n’est pas insignifiant…-
son père, né en 1906 était ingénieur et travaillait dans l’usine d’aviation Air Service-Air Production de Marignane. Il fut pris dans le dernier immeuble raflé ce jour-là, un peu par hasard, et déporté comme résistant-politique. Les deux policiers français qui l’emmenèrent dirent à son épouse : “Vous, restez avec vos petits”. C’est le réseau de Résistance qui les fit immédiatement déménager.



Un autre témoignage émanant de Charlotte Saporta2, épouse Asséo, de Nice, nous est aussi parvenu, nuancé.

… jusqu’en janvier 1944, en tant qu’Espa-gnols nous n’avons été nullement inquiétés. Nous avons alors appris que se formerait un dernier convoi pour l’Espagne et que les Espagnols vivant sur la Côte d’Azur devraient s’y inscrire afin de partir, faute de quoi ils seraient considérés comme apatrides, et donc arrêtés par la Gestapo. Mon père fit le nécessaire, et après maintes péripéties nous nous sommes retrouvés en février 1944 à Perpignan, à l’hôtel de la Loge, à vingt familles espagnoles, dont un couple, les Dinar, avaient été relâchés de Drancy, Daniel Gattegno et sa femme non juive, les Hassid, [ … ] je n’avais que 12 ans 1/2 à l’époque et ne me souviens pas de tous les noms.

Nous fûmes arrêtés par la Gestapo en mars ou avril et envoyés à la forteresse de Perpignan, mais sur l’intervention du consul d’Espagne, nous fûmes relâchés sous 48 heures. Bien sûr qu’en fouillant nos bagages, les Allemands avaient fait main basse sur toutes les valeurs qu’ils avaient trouvées ! 
Par mesure de sécurité, les familles se sont alors dispersées par la ville, les hommes se retrouvant pour se tenir au courant. En mai mon père fut convoqué pour apprendre que, de Berlin, le visa pour l’Espagne arriverait incessamment… par chance ce ne fut jamais le cas et Perpignan fut enfin libérée…
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