Gastronomie : la transmission d'une recette entre deux générations - Betty Saül


Lorsque mes frères et moi étions adolescents, nos amis venaient à la maison et aussitôt ma mère se mettait en quatre pour déballer toutes sortes de bonnes choses, borekitas, kadaïf, fritadikas, enfin toutes ces spécialités qui constituent le régal du palais.

L’une de mes amies, “M”, également d’origine turque venait souvent à la maison et ma mère l’invitait chaque fois à rester avec nous car elle savait que “M” adorait toutes ces petites choses délicieuses, car sa propre mère ne voulait pas prendre le temps de laver trop de vaisselle par la suite, sachant que sa fille venant chez nous reviendrait au bercail les mains pleines de petits paquets…

Alors s’engageait un dialogue de fous et de sourds entre ma mère et “M” :

M : Rachel, elles sont délicieuses tes borekitas, comment fais-tu ?
R : Es muy fasil, metes un poko de arina blanka en un récipient.
M : C’est quoi un poko, ça fait quelle quantité ?
R : No se, mira kon los ojos !
M : Et après ?
R : Aspera hanoum… despues metes un poko de azeite, un poko de sal, dos guevos freskos, i te mojas las manos un poko, mesklas lo todo asta ke se aze una pasta i dechas reposar un poko de tyempo.
M : Rachel, je ne comprends rien, tu me dit pour tout un poko, donne moi des précisions sur les mesures, les quantités, les poids, les temps… Et les œufs, tout ensemble ou séparés les blancs des jaunes ? s’il te plait sois un peu plus précise!
R : Ya te dishe todo, no ay nada de compliqué, ahora te vo dar a entender komo se aze el gomo.
M : C’est quoi el gomo, Rachel ?
R : El gomo c’est la farce, lo ke se mete adyentro.
M : Adyentro, mais où ?
R : Te vo dizir todo, aspera hanoum, decha me tomar mi soluk… Despues ensyendes el orno a fuego no muy fuerte.



M : Mais à quel numéro de mon thermostat ?
R : ! ! ! miras kon las manos ke no sea muy kayente, metes el gomo adyentro de la pasta, ma antes deves lavorar un poko de tyempo la pasta kon las manos, asta ke se aze livyana.
M : Mais Rachel, tu ne m’as pas dit comment tu fais el gomo
(Ma mère, éludant la question, continue d’expliquer.)
Metes todo al orno i dechas asta ke se aze sin kemarlas.
M : Combien de temps ? Rachel, tu peux recommencer à m’expliquer depuis le début, je n’ai rien compris à ta recette, je n’y arriverai jamais avec tes un poko pour tout.
R : Tomas un poko de arina...

Pendant ce temps là, un magnétophone préparé à l’avance sous la table enregistrait cette conversation de lokos, mon frère et moi étions morts de rire, car en plus, on attisait tout le monde en douce, ma mère pour qu’elle donne une recette cohérente et “M” pour qu’elle en apprenne un peu plus.

Obstinées toutes les deux, ma mère est restée dans sa recette plus que floue; maligne et consciente de ce jeu mais ne se sachant pas enregistrée elle a recommencé à plusieurs reprises et toujours avec bonne humeur, mais avec autant d’imprécision que la première fois.

Quant à “M”, sachant, elle, que c’était enregistré, elle n’a pas lésiné sur le temps pour en savoir un peu plus à chaque fois. On riait beaucoup, tous, comme des lokos, mais Rachel n’a pas donné plus de détails, préservant jalousement ses connaissances culinaires. 

(Quelques instants plus tard :)

R : Ija de la madre, hanum (c’est moi) traeme las borekitas ke estan en el orno, las ke ize oy, le vo dar a gostar a “M” i tambyen le vo dar algunas para su kaza, se va tchupar los dedos.
M : Elles sont délicieuses tes borekitas, Rachel, comment les as-tu faites ?
R : Tomas un poko de arina…
Malheureusement cet enregistrement n’existe plus car mon frère a jeté les bandes à la poubelle, se trompant de paquet lors d’un grand rangement. Ke pekado pour cette recette miracle que j’aurais aimé moi aussi écouter et réécouter de temps en temps !

Aujourd’hui ma mère n’est plus là, et je n’oublierai jamais ces moments merveilleux qu’elle a su nous donner tout au long de sa vie, mélangeant toujours son français impeccable et le judéo-espagnol auquel elle a donné sa préférence dans les trois derniers mois de sa vie.

Aujourd’hui, moi qui me moquais gentiment de ma mère, car à moi aussi elle me donnait des recettes farfelues qui j’ai transcrites dans un petit cahier d’écolier, textuellement comme elle me les expliquait, le petit cahier en question, je ne l’ ouvre  jamais, et je mets… un poko de azeite, un poko de arina, un poko de sal, el orno no muy fuerte etc. etc.

Et c’est pour moi un souvenir lié à ma chère maman qui restera toujours dans mes pensées.

Betty Saül
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