Estudios sobre el judeo-español en Mexico - Karina Revah & Hector Enriquez

En espagnol 1998 Instituto nacional 
de antropologia e historia, Córdoba 45, col Roma 
CP 06700 Mexico DF Mexique 
169 pages, glossaire, bibliographie.

Attention lecteur, ce petit livre est trompeur ! Très au delà de son titre et de sa faible épaisseur, c’est une somme, une vraie petite encyclopédie qui déroule depuis les origines de l’implantation des Juifs en Espagne toute leur évolution pré et post- exilaire ! Ce n’est que dans le troisième tiers du livre qu’est abordée l’histoire de la langue et de la littérature judéo-espagnoles, et à la page 119 seulement les caractéristiques de la langue parlée par les judéo-hispanophones de Mexico que les jeunes auteurs ont interrogés.1 

C’est dire la richesse et la densité de l’étude qu’ils nous offrent !

Dans le premier quart du livre, ils résument clairement l’histoire du judaïsme espagnol et envisagent, pour chaque époque, l’état de la langue parlée ici et là en Espagne même, jusqu’à l’établissement de la prépondérance castillane en fin du XVème siècle, favorisée par la vulgarisation de l’imprimerie.2

Toujours centrés sur leur propos, la langue, les auteurs font observer (page 42) que les partants d’Espagne en 1492 emportent donc avec eux le castillan, tandis que les réfugiés/convertis de force au Portugal dans les années suivantes emporteront plus tard le portugais vers les Pays-Bas et jusqu’à Hambourg. Mais curieusement, ces Juifs qui parlent portugais entre eux et rédigent dans cette langue leurs documents de commerce, s’écrivent fréquemment entre eux en castillan.
Ayant bien défini leur terminologie3 les auteurs exposent que l’accueil de Bajazet II tenait autant au grand déficit démographique  des villes à repeupler (Constantinople, Salonique etc.) qu’à une quelconque judéophilie supposée du prince ! Les communautés juives de l’Empire ottoman furent prospères tant que cet Empire fut florissant, et s’affaiblirent, dès le début du XVIIIème siècle lorsque ledit Empire commença de subir bien des revers. Le Sabbatéisme, au milieu du XVIIème siècle, dans le sillage des massacres perpétrés en Pologne   par Chmielniski contribua pour beaucoup à cette décadence !




Selon ces auteurs, c’est le XIXème siècle qui peut être considéré pour les Juifs comme celui des Lumières dans l’Empire ottoman.

Ils exposent comment les conditions de civilisation influèrent sur la langue parlée.

Puis, remontant le temps, ils suivent dans les équipages de Christophe Colomb les premiers juifs convertis qui débarquèrent aux Amériques. En 1570 commence l’histoire des nouveaux-chrétiens (la nécessité de dissimuler pour survivre) à Mexico avec l’installation sur place de l’Inquisition. Il faut attendre 1890 pour qu’une centaine de Juifs de l’Empire ottoman arrivent dans cette ville, les hispanophones balkaniques s’intégrant plus facilement que les arabophones de Syrie. Ce fut le début de la colonie juive de la ville au sujet de laquelle les auteurs sont particulièrement bien informés et offrent beaucoup de renseignements. Cette émigration s’acheva dans les années 30. Revah et Enríquez décrivent clairement les diverses branches du judaïsme mexicain actuel. C’est en 1924 par exemple que les arrivants d’origine balkanique fondèrent l’Union sefaradi.

Survolant la littérature orale, la Presse, notant l’intégration de vocables turcs, français et hébreux dans la langue, les auteurs en arrivent à l’étude systématique des bandes sonores recueillies au cours d’entrevues avec des informants qui nous sont décrits dans une annexe, quant à leur âge (plus de soixante ans), leur lieu de naissance et leur parcours. Ils procèdent alors à une description linguistique scientifique du parler, à divers niveaux, travail auquel ils consacrent vingt-cinq pages. Ils sont conscients du fait qu’à Mexico bien plus qu’ailleurs le judéo-espagnol s’est recastillanisé.4
Les quatre pages de conclusions denses (149 à 152) sont du plus haut intérêt. Nous y relevons entre autres leurs observations suivantes :

    que le judéo-espagnol connait trois agonies : deux       douces, l’israélisation de nombreux locuteurs, l’intégration d’autres dans des nations laïques du monde occidental - et une atroce : la Choah.

    que la différenciation dialectale du judéo-espagnol a commencé dès le XIIIème siècle en Péninsule du fait de la ségrégation religieuse et sociale imposée par l’Eglise et acceptée par les monarques.

    que la pérennité de la langue en Empire ottoman est due au prestige sur place de cette culture hispanique véhiculée par la langue; ainsi qu’à l’autonomie politique de fait, de ses locuteurs.

    qu’à partir du XIXème siècle, culture et langue judéo-espagnoles sont attaquées au prétexte d’ “unité culturelle” imposée par les dirigeants d’États modernes qui s’émancipent de l’Empire ottoman. Qu’en conséquence les possibilités d’expression sont reléguées au domaine privé, familial. Ce sont là de bons exemples d’étude des forces qui concourent à la survivance ou à l’extinction d’une langue dès lors qu’elle perd son caractère d’identification du groupe.

    que c’est plus au niveau lexical qu’au niveau grammatical que le judéo-espagnol a subi l’influence des autres langues parlées dans le milieu ambiant, mais que la structure grammaticale de la langue est restée proprement castillane.

Au terme d’une étude aussi savante que concise, restant pourtant facile à lire, les auteurs soulignent avec humilité l’urgence pour d’autres chercheurs de poursuivre leurs propres travaux à mesure que les derniers locuteurs vont s’éteindre.

Mais, ayant composé leur livre il y a plusieurs années déjà, et entretenant probablement peu de contacts avec les milieux judéo-hispanophones extérieurs, les auteurs ne mentionnent pas les divers points du monde où la langue est maintenant enseignée, dans un bel effort de survie !

Jean Carasso
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