De Mazal Bedula(1) à Biqur Holim(2), doter les jeunes filles et visiter les malades à Mantoue et à Livourne (1685 & 1743)

En hébreu et italien, 1685, Stamparia Bragadina à Venise.
En portugais avec nombreuses citations hébraïques, 1743, Raphael Meldola à Livourne.

Livrées à leurs seules forces face à la détresse sociale, à la maladie et à la mort, les membres des anciennes communautés juives se réunissaient en confréries pour réaliser une visée caritative déterminée. Ont-ils voulu pérenniser  leurs noms, leurs actions, leurs mérites ? Songèrent-ils exercer au sein d’une confrérie une autorité que leur refusaient alors les municipalités ? Ne pensaient-ils qu’à parfaire un outil social pour un secours plus efficace des déshérités ? Toujours est-il que, non contents d’édicter des règlements précis et rigoureux, ils les firent imprimer par les meilleurs typographes dans leur langue propre, l’hébreu et l’italien juxtaposés pour les Mantouans du XVIIème siècle, le portugais seul mais parsemé de locutions et de citations hébraïques pour les Livournais du XVIIIème. 

Nous avons ici, dans le fonds Nahmias, deux livrets de même format, le petit in-4°. Celui de Mantoue est pourvu d’une pagination conforme à l’ordre hébraïque et d’un frontispice en hébreu à l’exception des lieu, date et édition. Celui de Livourne s’ouvre à la manière des livres habituels sur un frontispice portugais comprenant deux mots hébreux biqur holim, visite des malades. Tous deux sont munis d’une permission accordée par les autorités locales : Con Licenza de Superiori pour l’un, Con Licencia dos Superiores pour l’autre. Celui de Mantoue fut en outre visé le 20 juin 1685 par l’Inquisition de Venise. Les éditeurs du premier sont Obadyah Maron, Joseph Finzi et Joseph Romanelli à Venise, dans l’illustre imprimerie des Bragadini en 1685. Ceux du second sont dressés par David Nuñes, chancelier et les députés réformateurs de la Nation juive de Livourne : Adam Bondi, Eliaquim Anversa, Eliau de Mosse de Pas, Abraham d’Emanuel Nunes, Mordohay de Raffael Baruk, Samuel Haim de Biniamin Lopes, David de Isaque Malah, Israel Errera, Abraham de Isaque Servi. Ils sont  imprimés dans la ville même par Abraham, fils de Raphaël Meldola, lequel fut rabbin à Bayonne entre 1729 et 1741 avant de s’installer à Livourne. Selon la coutume portugaise, ces statuts sont précédés par deux dédicaces : la première à la pieuse frairie elle-même, la deuxième “aux très illustres messieurs les Parnassim et gouvernants de cette Sainte Communauté” : Iosef Gabay Villa Real, Président, Isaque de Moseh Attias, Sabadai Lévi, Salamon de Moseh Aguib, Raffael de Moseh Ergas.

Si les Mantouans se contentent de formuler sèchement leurs statuts, les Livournais insèrent des préambules sophistiqués qui font de leurs règlements – au nombre de quatre-vingt-treize – un véritable corpus constitutionnel. A la vérité, il s’agit pour eux d’une fondation neuve dont il convient de préciser les tenants et aboutissants “Au nom du Dieu béni, Amen” .

Les objectifs : 
Mazal Bedula (prononciation locale de Betula), “chance d’une vierge”1 est une confrérie fondée en 1578, soit depuis plus d’un siècle.  Ses massari ou syndics, Baruch Parim, Abraham-Haïm Fano et Abraham-Haïm Sullam résolvent de réimprimer ses statuts. 

 La raison d’être de Mazal Bedula est d’allouer une dot – sans dot il n’est pas de mariage possible – d’un montant de cent écus à une jeune fille native de Mantoue, chaste et honorable,  tirée au sort et qui se mariera à Succot.  Informées  par une annonce diffusée dans toutes les synagogues, les candidates se présentent. Les massari votent l’habilitation de chacune d’entre elles et chaque nom est inscrit sur un bulletin placé dans une urne. Dans une deuxième urne, on glisse des bulletins blancs; un seul porte les mots Mazal Bedula. Un enfant tire successivement un bulletin de chacune des deux urnes. La jeune fille dont le nom sort en même temps que le bulletin Mazal Bedula gagne la dot. 

Biqur Holim  se charge d’abord des pauvres malades – ils sont très nombreux – et de la charité. Les œuvres pies obligatoires consistent à visiter les pauvres malades tous les sabbat, à meldar ou étudier toutes les nuits chez un haver endeuillé, à veiller toute la nuit un haver2 souffrant requérant des soins, à lever chaque semaine les troncs répartis chez les particuliers, à collecter chaque année les vêtements que des dames dévotes confectionnent pour les pauvres. Un haver  qui manque à ses devoirs doit déléguer une personne pour s’en acquitter à sa place. 



 
Ses quatre trésoriers ont la charge des comptes en général et des ventes du qaddish  en particulier. Avec deux membres et le médecin de la confrérie ils visitent les malades, même en semaine. Avec le ruby3 ils distribuent le dimanche et le vendredi une livre de viande (ou une poule), un pain et deux œufs par malade. Ils désignent les collecteurs d’aumônes et les frappent d’amende en cas de refus. Pour les défunts, ils organisent chaque nuit une lecture des traités Zevahim4 et Menahot5  de la Mishna. Un confrère célèbre-t-il une noce ? les trésorier, secrétaire et ruby doivent le complimenter. Chacun prend part à la veillée organisée dans une yeshiva ou académie pour  l’anniversaire de la fondation de la hebra la néoménie du mois d’Iyyar. On y lit notre Sainte Loi, on récite une hashkaba  ou prière pour le repos de l’âme des membres disparus. On verse aux deux trésoriers sa quote part des dépenses ad hoc



Les hommes de la Confrérie
 Les statuts de Mazal Bedula s’ouvrent sur une liste des cinquante-trois confrères, en hébreu et en italien. A l’exception d’un Cesaro et d’un  Michel Tedesco, d’un Abram Provenzale, tous sont des italiens de vieille souche comme des Colorni, Fano ou Finzi. Un vote confie le travail rédactionnel à Salamon Benedetto Fano, à Vidal Norsa  dans la demeure duquel on se réunit et à Emanuel Pugliese. Vingt-trois articles votés séparément définissent le mode d’élection et de décision par ballotazione, c’est-à-dire par vote. 

La confrérie représente une élite de la fortune et des bonnes mœurs. Chacun des haverim  s’oblige à acquérir au prix de deux livres un exemplaire des statuts et de le conserver sept années durant  Il acquitte en outre une cotisation de cinq livres – monnaie de Mantoue – à  la veille des trois fêtes annuelles. Le confrère causant un quelconque préjudice à la confrérie sera exclu pour trois ans, voire à perpétuité s’il ne fait pas pénitence. On exclura de même celui qui n’aura pas versé à trois reprises successives les cinq livres réglementaires des veilles de fêtes. Les fonctions d’autorité sont conférées à la majorité des suffrages pour un an du ler heshwan  à fin tishri de l’année suivante au moment où les massari rendront un compte scrupuleux de leur gestion. 

L’affiliation confère certains privilèges. Par exemple s’il arrive que l’un des membres de  Mazal Bedula ayant une ancienneté de sept ans se trouvât ruiné et gêné pour marier sa fille ou sa sœur, on peut exceptionnellement lui attribuer les cent écus sans vote, un tirage au sort départageant le cas échéant plusieurs demandeurs; ceci sous la condition que la jeune fille se marie conformément à la loi juive. Lors du décès d’un confrère, son héritier direct peut occuper son siège. 

Biqur Holim comprend cent quatre-vingt quatre membres : une liste numérotée enregistre leurs noms à la fin des statuts.  Ce sont  majoritairement des Portugais comme les Marques, Mirande, Montefiore, Henriques, Perera mais on y trouve aussi des Italiens comme Fiorentino, Finze, Moravia ou Sforno. Biqur Holim admet toute personne honorable désireuse de la rejoindre, qui acquitte un droit d’entrée de huit réaux ou plus en tant que bienfaiteur ou de haver. L’admission d’un haver est soumise à un vote, seul un bienfaiteur peut être co-opté par le secrétaire, quatre trésoriers et un député. 
Chacun doit verser au trésorier sa contribution hebdomadaire au luminaire sous peine d’exclusion en cas de récidives. Il n’existe en effet qu’une seule synagogue à Livourne, nossa Santa Esnoga. Quatre trésoriers se chargent du tamid et des soins aux malades, un trésorier procède à la collecte hebdomadaire des troncs, un secrétaire, un dépositaire, un docteur en médecine, un ruby ou précepteur et son adjoint, un samas ou bedeau, trois députés complètent le bureau. Pour les assemblées, un quorum de vingt-trois membres peut délibérer s’il comprend les officiers mentionnés. Une assemblée générale convoquée par les vingt-trois se tient au terme de la Pâque : les élections s’y déroulent selon un mode de scrutin complexe et obligatoire sous peine de radiation. Les noms des officiers élus sont proclamés en la synagogue la néoménie de Iyyar afin que les pauvres sachent à qui s’adresser.



Le secrétaire enregistre les délibérations sur un registre dit Vachetta da Hebra de Bikur Holim, les noms des débiteurs dans un autre dit Deudores da Hebra de Bikur Holim  ainsi que la comptabilité et vérifie si les membres s’acquittent bien de leurs obligations. Il supervise les  dons et les parrainages lors des circoncisions. Il remet ses livres à son successeur. Les statuts énumèrent encore avec un luxe de détails les attributions des confrères lors des circoncisions,  celles du gabay des troncs, du ruby, du dépositaire, des trois députés, de l’adjoint, du samas.

Ces livrets statutaires suggèrent la réalité d’une “nation” désireuse d’accomplir les devoirs de charité qui lui incombent, éprise de formalisme et de respectabilité, aux vues rigoureuses. En dépit des fonctions et des pouvoirs qu’elles s’attribuent, ces confréries ne constituaient qu’un élément d’un vaste ensemble administratif, caritatif, social, la “nation” – italienne comme Mantoue, portugaise comme Livourne – qui comptait des dizaines de confréries, chacune armée de ses statuts, de ses indispensables fonctions, de ses président, secrétaires, trésoriers et députés. On pouvait y assouvir sa soif de dignité tout en cumulant les mérites promis à l’observance de la Tora.

Gérard Nahon


No ay ombre sin solombra

Proverbe 116, 
page 265 du recueil 
de Klara Perahya et autres : 
Erensya Sefaradi 
Gözlem Istanbul en 1994.

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