Rutas de don Quijote y caminos de libertad Actas del III Congreso Internacional

Dans la LS 24 nous avions commenté le volume précédent des Actes du IIème Congrès Caminos de Cervantes y Sefarad édité en 1994. Notre chroniqueur, Lionel Lévy, était frappé de l’enthousiasme qui se dégageait des interventions de congressistes.

Puis plusieurs lecteurs nous ont fait connaître l’intérêt qu’ils avaient pris à la lecture de cet article.

Aussi publions-nous aujourd’hui sous la même signature un compte rendu des Actes du IIIème Congrès, édités en 1997.

Rappelons que les intervenants et leurs amis se sont constitués en Asociacíon Caminos de Cervantes y Sefarad qui accueillerait volontiers en son sein tels et tels de nos lecteurs intéressés à participer à leurs travaux dans l’avenir.

Collectif en espagnol et portugais.
1997. Libreria Semuret, Ramos Carrión 21
E 49001 Zamora.
256 pages. Bibliographie.


Un des charmes de ces Congrès tient à la liberté. Chacun y apporte sa nourriture intellectuelle comme à l’auberge espagnole, si bien qu’affranchi de tout plan, de tout thème préconçu, je m’autoriserai moi-même à en parler dans le même désordre, au rythme des idées qui séduisent ou éclairent.

Faisons nôtre d’abord ce chaleureux hommage de Carlos Villacorta au professeur Leandro Rodriguez, promoteur de ces journées internationales, sous le titre de : Cervantes-Don Quijote, la Libertad. Pour Villacorte on trouve réunies chez ce Zamorano - Leandro Rodriguez - la foi du mystique et la raison du cartésien, foi et raison dont son enthousiasme actif et cordial ont tiré des découvertes lumineuses en terre de Zamora. Mais qu’on me permette de laisser plus loin les développements, qui certes nous touchent particulièrement, sur les origines familiales et culturelles de Cervantès, sur cette judéité qui, aux yeux de Leandro Rodriguez ne fait aucun doute. Nous y viendrons. Pour l’instant je reste fasciné par la magistrale analyse psychologique que nous livre Fernando Garcia Roncero sur l’enfant Miguel de Cervantes.

Parler de Cervantès, nous prévient Roncero, c’est faire de l’histoire, mais parler de Don Quijote c’est parler de la folie. Or, comment parler d’histoire de la folie, comment nous situer devant ces deux concepts secrètement unis ? De l’histoire, nous avertit-il, il est bon de distinguer les faits établis, du vraisemblable ou de l’imaginé; de la folie il ne faut pas oublier qu’à interpréter un délire on peut finir par un délire de l’interprétation.

Roncero voit dans le personnage de Don Quijote une reconstitution de l’enfance avec la primauté du rêve et de l’idéal. Les jeux, ou l’imagination, ne sont-ils pas, chez un enfant, l’expression du désir de se comporter en adulte ? Or les vicissitudes de Rodrigo de Cervantes, père de Miguel, ont altéré à plusieur reprises son image aux yeux de l’enfant. L’imagination du fils tend alors à compenser l’incapacité du père à symboliser l’aspiration à l’idéal. Mais la désillusion de l’enfant rendant ridicule une telle imagination et vain le désir d’idéal, Cervantès, en une métaphore peut-être involontaire, substitue un fou à l’enfant et le délire à l’imagination enfantine. Il y a dans l’imagination de Cervantès une nostalgie de l’enfance, comme un Âge d’Or rêvé, qu’il retrouvera dans sa vie personnelle à travers la gloire des armes.

Quel fut ce père dont les échecs amenèrent un tel fils à se réfugier dans l’idéal, fût-il de dérision ? Rodrigo de Cervantes, frappé de surdité dès l’enfance, ne pouvant continuer la carrière de son père Juan, officier de justice, se résigna à celle, infiniment moins prestigieuse alors, de chirurgien ou de barbier. Ne voit-on pas poindre le casque-plateau de Don Quijote ? Ce Rodrigo, marié à une Leonor de Cortinas contre la volonté des parents de celle-ci, vécut toujours endetté, au-dessus de ses moyens. Il connut la prison pour dettes à Valladolid. Son incompétence fut dénoncée par un illustre client, le marquis de Cogolludo qui le rendit responsable de la mort de son fils. Déjà le père de Rodrigo, Juan, officier de justice, avait connu la prison, toujours à Valladolid, sous l’accusation d’actes arbitraires. Marié avec Leonor de Torrebianca, d’une prestigieuse lignée de médecins, il mena une vie errante et dissolue. Voilà les seules ressources masculines dont l’enfant Miguel disposait pour satisfaire son besoin d’identification. Seule lui était laissée la ressource de l’idéalisation à laquelle nous devons son immortel chef-d’œuvre.


Ne craignons pas le coq à l’âne en reliant cette analyse psychologique aux hypothèses fortement raisonnées, attribuant avec plus ou moins de conviction des origines juives au plus grand des Espagnols.

Tout d’abord le milieu médical et juridique dans lequel baignait la famille Cervantès et ses alliés ne démentirait pas la chose. D’autre part le sentiment, chez un enfant, de l’impureté sociale ou ethnique de tous les siens, cette sorte de sacrifice de l’identité collective du groupe, pouvaient, autant que la déchéance d’un père, appeler des compensations rêvées ou idéales.

Sur un plan régional, Bragance, poste frontière portugais face à la province de Zamora, était marquée par une forte proportion de judaïsants : plus d’un quart, a-t-on dit.

Au plan individuel, Cervantès, et Carlos de Villacorta le démontre, connaissait parfaitement la Cabale juive. Comme Moïse ou le Christ, Don Quijote ressuscitera la véritable chevalerie céleste et ouvrira les portes de la vie éternelle à ceux qui suivent ses pas. Lorsqu’il avertit : yo daré la vuelta presto, o vivo o morto, n’est-il pas légitime d’évoquer les cabalistes pour qui dar la vuelta équivaut à l’hébreu teshouva, c’est-à-dire la conversion ?

L’appétit vient-il en mangeant ? Leandro Rodriguez intitule sa contribution au IIIème Congrès : Los Judios. Luis Camões Vaz, Miguel de Cervantes y Saavedra y Bergança. Au premier mouvement, n’ayant pas vu le point situé après Judios, j’avais conclu à une judaïsation globale des deux plus grands écrivains ibériques. Mais ce qu’affirme non sans raison l’auteur, avec la caution de Ruth Reichelberg, c’est qu’aujourd’hui nombreux sont ceux qui acceptent en tous cas la réalité d’une pensée juive dans le Don Quijote. Mais est-ce déterminant ? La pensée juive n’a-t-elle pas fatalement influencé profondément la civilisation espagnole ? Plus troublant certes est le fait qu’aucun acte de baptême de Miguel de Cervantes n’ait été trouvé.

L’un des plus passionnants et émouvants rapports de ce IIIème Congrès est celui de Matilde Gini de Barnatán : Los San Román de Zamora : del siglo XV hasta nuestros días. Matilde, que nos lecteurs connaissent bien, chroniqueuse du séphardisme à Radio-Madrid, retrace la saga d’une famille de conversos de Zamora, du XVème siècle à nos jours, les de San Roman dont elle connaît les descendants1. Un de leurs ancêtres, Francisco de San Roman, fut l’homme de confiance du célèbre Don Abraham Senior, connu depuis sa conversion sous le nom de Coronel. Soumis à une étroite endogamie, comme tous les descendants de conversos, ces San Roman ont entretenu leur mémoire. Matilde Gini de Barnatán en tire d’étonnants et vivants dialogues actuels, nous faisant revivre, après des siècles de silence et d’ombre, ces quêtes d’identité, cet éveil à la connaissance du passé, ces traces si profondes qu’elles n’ont jamais pu disparaître. “Dans les vieilles juderias espagnoles, dit-elle, la mémoire recouvrée d’un peuple est ce qui subsiste du grand naufrage”.

Signalons la précieuse étude biographique réalisée par Enrique Fontanillo Merino, auteur par ailleurs de la belle présentation d’ensemble des travaux du Congrès. Intitulée El autor en la obra y el camino en la geografia, cette étude permet à Merino de s’étonner que de 1737, date de parution de la première biographie de Cervantès par Gregorio Mayàns y Siscar, et tout récemment à celle de l’hispaniste Jean Canavaggio, il ait fallu attendre deux siècles et demi pour admettre comme très probable la naissance de Cervantès à Sanabria. Faut-il avouer ce qui surprend un Français du XXème siècle au passage? C’est l’étrange permanence de vieilles attitudes culturelles considérant encore le siècle des Lumières comme une calamité. Enrique Fontanillo Merino n’hésite pas en effet à attribuer les lacunes de la biographie de Gregorio Mayàns y Siscar à l’influencia de la pobre mentalidad francesa reinante. Car, affirme-t-il, la biographie de Mayàns y Siscar naissait en un moment difficile et pauvre des lettres espagnoles où tout était contrôlé par la politique. Nous avons oublié en France, malgré l’intermède de Vichy, que les Lumières avaient été diabolisées par toute l’Europe bien-pensante. Mais l’Europe ne retrouvera son prestige culturel que lorsque toutes ses nations au complet, y compris la France, assumeront l’héritage des Lumières.

Ces Actas del III Congreso ont le mérite aussi de contenir La Nueva ley de la conservación de la cultura de Cervantes (el ladino) y la dimension cervantina del instituto Cervantes de Israel. C’est le titre de l’intervention d’Abraham Haïm rendant compte de la loi unanimement votée le 4 mars 1996 par le Parlement israélien.

Avec Abraham Haïm, citons encore, même si beaucoup le connaissent, le poème intitulé Sefardita écrit en 1928 par Miguel de Unamuno :

 “Noble Lengua ladinada

 con que lloro, Sión,

 y a ti, España la posada

 nido de consolación;

 te apechugaré sin miedo,

 dulce lengua sefardí

 la que manaba en Toledo

 cuna de Jeuda Leví;

 lengua de tierno romance,

 con que Roma nos guió,

 a valernos en el trance

 que el cautiverio nos dio.

 Para mis resecos labios

 eres leche e hidromiel:

 que en ti mamaron los sabios

 de nuestro nuevo Israel”.


Lionel Lévy

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