Revues : Mésogeios - Cronica


Bernard Pierron a feuilleté pour nous les deux revues suivantes, et relevé :

 Mésogeios Les éditions Hêrodotos / Kadmos1     publient une nouvelle revue trimestrielle d’études méditerranéennes intitulée Mésogeios et qu’elles présentent ainsi : “Platon disait que les hommes étaient “comme des fourmis ou des grenouilles autour d’un étang”. Cet étang n’était autre que la Méditerranée, la Mésogeios.” Donc cette nouvelle publication traitera de toutes les questions en rapport avec le monde méditerranéen : histoire, peuples, langues, cultures et se veut un lieu d’échange d’idées et de débats. Le premier numéro dont la couverture est illustrée par un manuscrit musulman du XIIIème siècle, 

“Dioscoride enseignant la médecine à des étudiants arabes”, inclut deux articles concernant le monde juif ottoman et grec : “Les Judéo-Espagnols de Salonique (installation, apogée, Choah)”2 , article bien documenté et accompagné d’une abondante bibliographie et “Conversion d’un Juif de Turquie au XIXème siècle”3 , relatant les multiples péripéties de la conversion d’un israélite au christianisme.

Ces deux travaux font parties d’un ensemble d’études en diverses langues, de comptes rendus de lectures et de colloques, qui traduisent parfaitement la richesse des cultures méditerranéennes : politiques balkaniques, littérature grecque, vie des minorités ethniques et religieuses etc. Tous ceux qui ressentent la parenté existant entre les peuples méditerranéens, en dépit des conflits, ne pourront manquer de s’intéresser à cette revue dont le but de toute évidence est de rapprocher ces peuples en soulignant leur communauté culturelle.


 Χρονικα - Cronica4 dans le n° 154 (mars-avril 98), une série d’articles concernant de petites communautés ayant vécu en Grèce du Nord avant la guerre : Didymotichon, Néa Orestiada, Alexandroupolis et Soufli.

I. E. Kambanélis5 fait revivre la communauté de Didymotichon qui aurait été créée dans la ville au XVème siècle, datation attestée par la découverte en 1935 d'une plaque tombale remontant à 1456. Les Juifs de la bourgade étaient d’origines diverses. La majeure partie des israélites vivaient, mélangés aux Grecs, dans le voisinage de l’Église de la Vierge, dans le Yahoudi Roum Mahalasi (Quartier juif et chrétien). En 1892, l’Etat Civil turc révèle qu’ils étaient au nombre de 485 et en 1932 on compte un millier d’âmes. La communauté était bien organisée puisqu’elle était dotée de tous les services nécessaires à son fonctionnement : synagogue (avec les rabbins Solomon Azouz jusqu’en 1931 puis Iakovos Alkabetz) et école dans laquelle joua un rôle important, de 1925 à 1934, Joseph Pesah, fils du grand rabbin de Volos et grand rabbin de Grèce Moïse Pesah qui s’impliqua dans la résistance durant la seconde guerre mondiale. Le successeur de Joseph Pesah fut Verzilaï (1934-35) qui durant l’occupation se cacha dans les montagnes voisines. Parmi les notables de cette petite communauté se distingua Rafaïl Behar Youda qui offrit l’hospitalité à des hôtes de marque tels que le Roi de Bulgarie, Ferdinand, Moustapha Kémal et le Roi de Grèce Alexandre.

Selon T. O. Papastratis6 l’histoire de la communauté de Néa Orestiada est intimement liée à celle de cette bourgade qui fut fondée en 1923 par les réfugiés d’Asie Mineure originaires de la région de Karagatz, faubourg d’Andrinople cédé à la Turquie. Parmi ces réfugiés en grande majorité grecs orthodoxes, on trouve des Israélites qui immigrèrent en Grèce pour diverses raisons, essentiellement économiques après le dépeuplement de leur ville. En fait, avec la Choah, l’histoire de cette nouvelle communauté en terre grecque fut de brève durée, car rares ont été ses membres qui, gagnant la campagne, survécurent durant l’occupation.

La ville d’Alexandroupolis7 fut fondée en 1850 sous le nom de Dédé-Agatz, sur la ligne ferroviaire récemment construite reliant l’Europe à l’Orient. Les confessions représentées dans cette ville cosmopolite étaient multiples et l’on trouve une minorité juive dont la synagogue était sise dans l’actuelle rue Mazaraki. Ces Juifs étaient commerçants (textiles) et changeurs. En 1940 ils étaient un peu moins de deux cents et furent tous déportés.

Dans la bourgade de Soufli8, fondée entre 1600 et 1700, vivaient quelques Juifs parmi lesquels les frères Tzivré propriétaires d’une manufacture de soie, “Euterpe - B. E. Tzivré S.A.”, dont les bâtiments abandonnés existent toujours. En 1940 la communauté ne comptait qu’une quarantaine de personnes qui connurent le sort tragique des autres Juifs de Thrace .

Deux autres articles méritent également d’être cités : “Les Juifs de Limnos”9 qui énumère les familles juives inscrites dans les registres municipaux de l’île avant la guerre (sont transcrits les dates de naissance, les prénoms des membres de la famille, voire l’origine du père), et “La présence historique des Juifs à Chio”10 qui retrace succinctement l’histoire de la communauté de Chio depuis son installation par Antiochus le Grand, deux siècles avant notre ère, jusqu’au XVIIème siècle.

Nous ne pouvions négliger non plus, puisque certains semblent reprocher aux chercheurs étrangers d’ignorer le rôle des chrétiens dans le sauvetage des Juifs de Grèce11, l’article relatant le coup de main réalisé par l’EAM en décembre 1943, à Aiyio, dans le Péloponnèse. Les Allemands avaient amené en gare d’Aiyio un train dont deux wagons transportaient des Juifs de Patras arrêtés par la Gestapo et dirigés sur la Pologne. Ces deux wagons étaient particulièrement bien gardés. Cependant l’EAM décida de libérer les quelque 29 hommes, femmes et enfants enfermés dans les deux voitures. Au nombre de 14, les résistants encerclèrent le train et réussirent, sans tirer un coup de feu, à maîtriser les soldats allemands. Une fois libérés, les prisonniers furent dispersés dans la campagne. À la libération, les 29 personnes ainsi sauvées de la déportation étaient en vie.

Enfin, et quoique cet article ne concerne pas exclusivement les Juifs mais tous les citoyens grecs, il nous paraît important de dire quelques mots sur la question de l’inscription de la confession sur les pièces d'identité, question analysée par Christos S. Garnavos et qui est directement en rapport avec le problème de la liberté de conscience et de la discrimination en général.12

Actuellement la Grèce se trouve partagée entre les partisans d’une plus grande laïcité qui s’incarnerait en particulier dans la séparation de l’Église et de l’État et les traditionalistes qui défendent, entre autres, une politique nationaliste virulente. L’élection, le 28 avril dernier, de l’archevêque conservateur Christodoulos à la tête de l’église orthodoxe grecque confirme que le combat engagé par le gouvernement de Costas Simitis, afin de redéfinir la position de l’Église dans la vie publique, sera de longue haleine.

Dans ce cadre on comprendra mieux l’importance de l’article de C. S. Garnavos, théologien et juriste qui, en analysant en termes clairs la législation grecque et internationale quant à la question de la divulgation de l’origine confessionnelle - avec tous les dangers que cela comporte - sur les documents officiels tels que la nouvelle carte d’identité grecque valable dans l’Union Européenne, souligne la complexité de la question et surtout les multiples contradictions qui existent dans ces diverses législations. Par exemple, en Grèce, la loi 1599/1986 qui prévoyait cette inscription sur demande de l’intéressé seulement, a été amendée par la loi 1988/1991 qui souligne, elle, l’obligation de cette inscription, ce que d’aucuns pourront considérer comme une atteinte à la liberté de conscience du citoyen.

Bernard Pierron

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