Revues : Bridges A journal for jewish Feminists and our Friends

Michèle Bitton est notre spécialiste du séphardisme littéraire au féminin et nous a fourni plusieurs articles sur le sujet, insérés dans des numéros précédents.
Cette fois elle a lu pour nous une revue qui l’enthousiasme...
1998. En américain, hébreu, espagnol.
Bridges P.O.B. 24839  Eugene OR 97402 USA.

Rita Arditti nous avait déjà fait parvenir un ouvrage collectif auquel elle avait participé : The Tribe of Dina, commenté dans la LS 11 de 1996.

Elle nous fait maintenant le plaisir d’adresser à la LS ce numéro spécial de la revue Bridges intitulé “Des femmes sépharades et orientales racontent leur vie”. Membre du Conseil éditorial de la revue, Rita Arditti y a aussi publié un court article sur le mariage de ses parents.

Mais avant de s’attarder sur les différents articles de ce numéro, rappelons l’esprit général de cette revue pas tout à fait comme les autres. Se présentant comme “Un journal pour les féministes juives et pour nos amis” et ajoutant à son titre anglais ses traductions en hébreu G’sharim, en yiddich Brikn, en judéo-espagnol Puentes, Bridges, habituellement rédigée en anglais, comprend dans cette livraison des textes en hébreu et en espagnol, ainsi qu’une page de proverbes en judéo-espagnol.

Son comité éditorial la définit comme :

“… une vitrine de travaux créatifs des féministes juives. Les éditeurs acceptent aussi volontiers des travaux d’hommes et de femmes non-juifs présentant un intérêt pour le féminisme juif. Tout particulièrement des textes écrits par des juifs sépharades et orientaux, par des gens de couleur, des jeunes et des vieux, des lesbiennes, des handicapés, des juifs de la classe ouvrière et des pauvres.

Nous ne publions pas de textes qui perpétuent des opinions anti-juives, anti-arabes, sexistes, “classistes” (opposant les classes sociales), homophobiques ou s’attaquant aux personnes âgées, aux grosses, ou présentant toute autre opinion déformant les perceptions que nous pouvons avoir des autres et empêchant les alliances.”

Le ton est donné, Bridges est résolument féministe, anti-conformiste et ouverte aux minorités. Dans ce numéro elle nous promène tout autour du monde des “autres” judaïsmes, généralement occultés (aux USA) par la prédominance achkénaze. Des femmes qui vivent aujourd’hui à Buenos-Aires, à New-York ou en Israël, nous parlent de Rhodes, du Maroc, du Kurdistan, de la Chine ou d’Éthiopie, et d’abord en vers dispersés dans la revue.

Un premier poème hébraïque de Netta Blatt traduit en anglais évoque “Le jour de lessive de grand-mère Wasina” (de Libye) dans les bidonvilles de Ramat Gan (Israël). Son second poème est “L’étoile de harem” - équivalent de Hanúm, le surnom tendre que dans le Bronx (à New-York) sa tante Allegra lui avait donné.

Ruth Behar, Américaine né à Cuba, nous offre quinze poèmes en anglais qu’elle a elle-même traduits en espagnol, sa langue maternelle qui la hante. Les vers anglais de Brenda Serotta “En traversant le pont des soupirs” sont eux aussi habités par l’Espagne, par la judería de Tolède et par sa promesse, faite enfant, de ne pas oublier les Balkans, les massacres qu’y ont subis les juifs, et leur survie. D’autres poèmes, de Carole Dine, de Leah Zubber et de Nikki Stiller se déroulent au détour des pages.

La revue nous parle aussi cuisine, de Londres où Shoshana Simmons reconnaît que la fritada dont elle donne la recette est pratiquement tout ce qui lui reste comme héritage sépharade.

À côté de ces rubriques, le dossier consacré aux femmes sépharades s’ouvre par l’article de Rena Varon Down racontant sa rencontre avec des crypto-juifs du Nouveau Mexique et donne les noms de quelques institutions qui s’occupent de ce thème.

À New-York, Gloria de Vidas Kirchheimer nous parle des visites qu’elle rend à sa mère originaire d’Égypte, dont elle décrypte pour nous les non-dit qu’elle a sans doute hérités des Sphinx de son pays natal !

Rita Arditti évoque, comme nous l’avons déjà indiqué, le mariage de sa mère Rosa, à Buenos-Aires, tel que le lui a raconté Esther Abravanel, une amie de sa mère originaire comme elle de Rhodes. Un très beau mariage, “première classe distinguée”, mais où la mariée portait des chaussettes en coton ! La jeune Rosa, tout juste débarquée de son île, apprendra vite à paraître “comme il faut”, mais à son mariage elle savait encore honorer le plus vieil homme de l’assemblée en l’invitant à danser, comme c’était dans les Balkans…

C’est de Salonique que Miriam Israël Moses nous entretient, et de l’occupation allemande à laquelle si peu survécurent.

Ruby Daniel est née, elle, à Cochin, au sud de l’Inde. Après ses mémoires qu’elle a rédigés avec l’aide d’une anthropologue, elle revient ici sur quelques coutumes des juifs indiens et propose la traduction anglaise de Korrukkun, un poème qui évoque un Maharajah venu admirer la beauté des vêtements juifs. Toujours à propos des Indes, Flora Samuel qui travaille en Israël avec un groupe de femmes Benei Israël, rappelle brièvement le rituel qu’elles pratiquent à la naissance des filles et au cours duquel elles nomment et bénissent la nouvelle-née déposée dans un berceau décoré de fleurs.

Interviewée par Clare Kinberg, Alice Lotate Kinberg, née au Maroc, ayant vécu en Israël et aux États-Unis nous ramène à Fès, tout près du cimetière qui jouxtait la maison où elle vécut petite fille. Elle y entendait les chants des pleureuse professionnelles et observait ceux qui allaient se recueillir sur la tombe de la Sainte Lalla Suleika. Elle y mène aussi une belle réflexion sur l’identité et la transmission qui pourrait résumer l’esprit de ce numéro : “Si mes enfants n’embrassent pas la tradition marocaine, la tradition israélienne et la tradition africaine, ils régresseront. Il faut qu’il y ait une expansion constante de l’inclusion et de la diversité.” Avec “Mythe”, extrait de la nouvelle Soleika, Ruth Knafo Setton raconte son retour à El-Kadja, au Maroc.

L’article qui m’a sans doute le plus touchée est l’interview de Ilana Eliya, une chanteuse israélienne qui a fait découvrir au monde la musique juive de son pays d’origine, le Kurdistan. Ceux qui ont eu le bonheur de l’entendre semblent avoir été subjugués, et j’espère que nous pourrons bientôt partager leur plaisir.

L’article “Une lesbienne sépharade aux jeux de la Bar-Mitzvah” a été écrite par Sherry Cassuto, une sportive américaine de haut niveau invitée à sa demande aux Maccabiades en Israël. Si elle s’insurge contre le machisme des Israéliens, elle en veut surtout à ses pairs sépharades aux États-Unis, et plus particulièrement au journal Sephardic Home News dont son grand-père avait été l’un des fondateurs et qui n’a pas jugé utile de rappeler sa performance aux Maccabiades. Are these my people ? est-ce là mon peuple ? demande t-elle.

Shosh Madmoni et Loowa Khazzom nous livrent un compte rendu de la Première Conférence Féministe des femmes orientales, sépharades et éthiopiennes qui s’est tenu à Netanya (Israël) du 17 au 19 juillet 1996 et qui a marqué leur rupture avec les Achkénazes trop condescendantes.

En final, après la présentation de différents ouvrages - notamment l’anthologie littéraire Sephardic American Voices, Two Hundred Years of Literary Legacy1 et le roman La Bobe2, en espagnol du Mexique, de Sabina Berman, Judith Helfand, la réalisatrice de A Healthy Baby Girl, laisse entrevoir le courage extraordinaire qu’il lui a fallu pour filmer, pendant cinq ans, sa maladie. Le cancer qu’elle avait développé était dû à l’hormone DES que sa mère avait prise pendant sa grossesse, comme des millions d’Américaines, pour mettre au monde “un bébé en bonne santé”! Ce film ne semble teinté d’aucun misérabilisme, et sait même faire place à l’humour.

Un humour qui traverse tous les textes de la revue, et qui reste le plus sûr garant du long avenir qui attend encore les cultures sépharades et orientales si bien servies par leurs femmes et par leur belle revue Bridges, dont je conseille la lecture à tous les lecteurs et les lectrices attachés à “un autre regard” sur le judaïsme.


Michèle Bitton

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