Manuel de judéo-espagnol langue et culture de Marie-Christine Varol


C’est un superbe livre longtemps attendu, illustré avec

beaucoup de goût, qui est enfin mis à notre disposition, sous forme d’un cours moderne, progressif et pratique, d’usage immédiat en quelque sorte, qui met le lecteur de plain-pied dans la vie quotidienne stamboulia ou selaniklia, sans étalage d’érudition.

La première leçon : Kén sos tu, est représentative de l’ensemble du manuel, c’est-à-dire des huit suivantes. Un petit dialogue : Tenémos djente en kaza permet d’introduire un peu de grammaire, quelque vocabulaire de base (toujours traduit dans un lexique encadré, de sorte que chacun y a recours ou non selon qu’il possède déjà ce vocabulaire, et trouve éclairée l’origine de chaque mot). Un tableau recueille et classe méthodiquement les expressions employées : “Pour identifier”, “Pour saluer, remercier”, “Pour s’informer” etc. Suivent quelques éléments de grammaire : genre, nombre, articles, adjectifs, pronoms, puis conjugaison. (À la fin du volume, les tableaux synthétiques de conjugaison)

Le chapitre s’achève sur des exercices gradués (dont le corrigé est offert plus loin dans le volume), puis sur des proverbes, chants et petits textes de civilisation, comportant toujours leur lexique encadré. Chacun de ces textes est repéré par sa plage correspondante dans le disque, ce qui permet de l’entendre - dit souvent par des natifs - durant qu’on le lit, afin d’acquérir le juste accent.

Il s’agit d’un enseignement moderne, très progressif, qui semble aller de soi.

Est-il nécessaire d’ajouter que Marie-Christine Varol, enseignante de judéo-espagnol à l’INALCO (Langues’O) a introduit son cours par plus de vingt pages d’éclaircissements sur l’histoire de la langue, les influences qu’elle a subies, son graphisme actuel, son système phonétique et le plan de travail qu’elle a adopté etc ?

Les illustrations consistent en photos patiemment choisies et recueillies, en petits dessins au trait de Gaëlle Collin, fort éclairants et amusants à la fois.

Entre ce bon manuel et le dictionnaire commenté ci-après, tous les éléments sont réunis d’une étude pratique de la lingua muestra.

Et par la même occasion, ces ouvrages constituent ensemble une superbe réponse aux nombreuses lettres que nous recevons chaque année, lancinante litanie sur la même question sans réponse jusqu’ici : “Nous n’habitons pas Paris, comment étudier cette lingua muestra de nos parents ?”

Merci à Marie-Christine Varol, aux bienfaiteurs qui ont généreusement aidé, et aux éditeurs qui ont cru au projet.


Jean Carasso

Nous sommes persuadés à “La Lettre Sépharade” 
- et même si cette assertion semble insolite aujourd’hui - que la date de juin 1998 marquera dans l’avenir un temps fort pour notre culture,  véhiculée par notre langue.
Il y aura “l’avant”  et “l’après”.

L’AVANT, c’était la période où notre langue ne fut transmise qu’oralement par nos grands-mères souvent illettrées, à une génération intermédiaire qui la considérait comme un “jargon” et n’était guère prête à l’accueillir. Le problème pour chacun était de s’intégrer à la société, à la culture ambiantes, hispanophone ici, francophone là,  italophone ou anglophone ailleurs etc.

Dans cette génération des grands-mères et la suivante, la Choah a fait d’irréparables ravages. Que l’on pense seulement aux 95% de Saloniciens assassinés…

Le fait essentiel selon nous, trop peu mis en valeur par les chercheurs, est que si cette langue, la lingua muestra, notre judéo-espagnol, n’était pas à même il y a un siècle, d’élever ses locuteurs à un niveau de culture international auquel pouvaient accéder les Juifs de l’Empire austro-hongrois, de France, d’Italie ou d’Angleterre maîtrisant une des grandes langues internationales : l’allemand, le français, l’italien ou l’anglais, cette langue, le judéo-espagnol n’était même pas enseignée !

D’où le grand œuvre entrepris par les fondateurs de l’Alliance Israélite Universelle pour faire accéder les générations successives de garçons ET filles au français, LA langue essentielle dans le monde au début du XXème siècle, introduisant à la culture, et aussi au commerce, on dirait aujourd’hui :  à l’emploi qualifié.

La situation est totalement retournée : les Juifs des Balkans vivant actuellement en Turquie,  en Israël, en Europe occidentale, en Argentine ou aux États-Unis, maîtrisent une, deux, voire trois des langues essentielles.

L’APRÈS. Si le snobisme en début de siècle à Salonique consistait à se vêtir “à la française”,  à parler ostensiblement le français, la mode, le bon sens maintenant consistent à retourner à nos racines culturelles tant que peut s’établir la relation avec des anciens qui ont encore à raconter.  Et nous disposons désormais des outils. C’est en effet dans ce cadre qu’apparaissent simultanément les deux importants ouvrages analysés ci-dessous, qui ont demandé aux auteurs et à l’éditeur une incroyable somme de travail et de dévouement.

Dorénavant, si vous voulez reprendre contact avec la lingua muestra, pour ceux qui l’ont entendue en famille durant leur jeunesse, en apprendre le maniement pour ceux qui ne l’ont pas pratiquée mais en ont une ineffable nostalgie quand ils l’entendent parler, et commencer à correspondre en cette langue comme nous le faisons à la “Lettre Sépharade”, vous disposez des ouvrages nécessaires et suffisants :

- un excellent manuel d’enseignement augmenté d’un CD incorporé qui aide à la juste prononciation.

- un dictionnaire du français vers le judéo-espagnol.

Vous rendez-vous compte que, chacun dans son domaine, ces deux livres sont les premiers au monde à avoir été publiés dans une langue occidentale ? (Il est difficile de croire qu’une édition en anglais du manuel ne voie pas bientôt le jour…). L’irremplaçable dictionnaire encyclopédique de Nehama, que nous cherchons à rééditer, ne nous éclairait que du judéo-espagnol vers le français ! Alors que ceux-ci nous permettent de nous lancer,  de nous immerger dans la langue !

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