Manoel Fernandes Villareal, un marrane en politique

Continuant notre exploration dans le fonds Nahmias qui a été offert à la “Lettre Sépharade”, nous y avons trouvé un document manuscrit de huit pages qui nous a intrigués. Il est rédigé en portugais et traite d’un personnage que nous ne connaissions pas : Manoel Fernandes Villareal.

Il s’agit du compte rendu d’un procès d’Inquisition et comme le graphisme en est superbe, nous en offrons une reproduction partielle ci-contre.

I.S. Revah a travaillé sur la biographie et l’étonnante trajectoire de ce personnage, tandis qu’Henry Méchoulan l’a étudié sous l’angle politique. C’est ce dernier qui nous propose le récit suivant.


Manoel Fernandes Villareal naquit à Lisbonne vers 1608 de parents nouveaux chrétiens. Il ne semble pas qu’il ait consacré beaucoup de temps à l’étude car on le trouve très jeune sous les armes, servant à Tanger, d’où le grade de capitaine qu’il accole volontiers à son nom. Revenu au Portugal, il travailla avec son père dans le commerce des grains. Il passa ensuite en Espagne – on le retrouve à Séville, Madrid, Malaga – puis s’embarqua pour la France et gagna Rouen en 1638. De là, il se rendit au Havre où il rencontra un Monsieur de Fortecuyer, gouverneur du port, qui l’introduisit auprès de Richelieu.

Le cardinal, ennemi juré de l’Espagne, comprit tout l’intérêt que pouvait représenter un émigré marrane portugais de la qualité de Villareal au moment où se préparait le soulèvement de son pays contre l’Espagne qui l’avait annexé soixante ans auparavant. En 1640, le Portugal – émancipé de la tutelle espagnole sous le regard bienveillant de la France – utilisa lui aussi les services de Villareal qui fut nommé consul du Portugal à Paris; il était tenu comme un précieux agent, de nombreux documents officiels l’attestent. Bien que la religion juive n’ait pas eu officiellement droit de cité en France, Villareal ne cessa jamais d’être juif, et il est certain que le cardinal, dont le réseau d’informateurs était le plus performant d’Europe, savait pertinemment à qui il avait affaire. Si notre auteur résida le plus souvent à Paris où il était consulté pour les affaires du Portugal, il eut aussi une activité commerciale centrée sur Rouen. En 1642, sa femme et sa fille vinrent s’installer dans la capitale marrane de Normandie. Villareal lui-même y faisait de fréquents, quoique rapides séjours, en particulier à l’époque de la Pâque juive qu’il pouvait y célébrer plus commodément qu’à Paris

Villareal n’était pas seulement un ancien officier et un commerçant, il était aussi un homme de plume; il décida, non sans quelque naïveté, de mettre celle-ci au service de la double cause qui était la sienne – la défense du marranisme et le service du Portugal – en faisant une apologie de Richelieu et de sa politique dans un ouvrage intitulé “Le politique très chrétien ou discours politique sur les actions principales de la vie de feu1 Monseigneur l’éminentissime cardinal de Richelieu”2. Lorsque les ambassadeurs portugais eurent connaissance du projet, ils demandèrent instamment à Villareal d’achever l’ouvrage qu’ils offriraient eux-mêmes au puissant cardinal. Le manuscrit fut successivement soumis au secrétaire de l’ambassade portugaise Christovão Soares de Abreu, à Frère Francisco de Santo Agostinho de Macedo, au cardinal Mazarin, et les ambassadeurs firent hommage du livre imprimé au cardinal, lors de la dernière audience que Richelieu leur accorda à Abbeville. Lorsqu’il rédigea son livre, Villareal ignorait qu’il signait son arrêt de mort; en effet il commit l’erreur de rentrer dans son pays, à la suite de promesses faites à Lisbonne, pour voir récompensée son action diplomatique auprès du cardinal. Arrêté par l’Inquisition, il demeura deux ans dans un cachot avant d’être livré aux flammes en 1652. L’attention des Inquisiteurs fut bien évidemment attirée par le texte offert à Richelieu dans lequel Villareal exaltait et utilisait les arguments classiques de politique française chers à Richelieu au service du crypto-judaïsme.

L’éloge de la France que fait Villareal est d’autant plus appuyé qu’il connaît le geste généreux d’Henri IV à l’égard des Morisques - ces musulmans d’Espagne convertis au christianisme - chassés de leur pays. La France les a accueillis, pourvus en ravitaillement et en navires afin qu’ils puissent gagner des terres hospitalières3. Richelieu reprendra cet épisode dans de très belles pages, stigmatisant le fanatisme aveugle de l’Espagne qui trahit deux fois la raison : en exerçant une violence sur les esprits et en se privant d’une main-d’œuvre habile et efficace au moment même où ce pays souffre d’une grave dépopulation. Villareal ne manque d’ailleurs pas d’utiliser cet exemple pour dénoncer à son tour la cruauté de Philippe III.

Le texte de notre marrane peut être soumis à une double lecture qui concerne tous les exilés d’Espagne : “De se servir de moyens rigoureux et cruels, ou en permettant des morts inhumaines, ou en ordonnant des bannissements généraux, c’est la ruine d’un État et l’avancement des étrangers. Philippe III fit une générale expulsion des morisques de tous ses États non seulement de ceux qui observaient à cachettes les cérémonies de leur Alcoran, mais encore de ceux qui publiquement semblaient faire profession de la foi catholique et qui étaient catholiques en effet, jusqu’à tirer les religieuses et les moines de leurs couvents. Il bannit ceux qui étaient coupables et ceux qui n’avaient jamais songé à l’être”.

En fait, c’est le système des statuts de pureté de sang4, c’est toute l’atmosphère ambiante, la dénonciation calomnieuse qui sont condamnées ici, ces pratiques scandaleuses touchant aussi, bien évidemment, les crypto-juifs. On mesure ici l’habileté de Villareal à utiliser l’hispanophobie régnante toujours entretenue par le rappel des cruautés espagnoles.

L’exclusion des Morisques n’est pas la seule cause du déficit démographique espagnol. La conquête du Nouveau Monde en est une autre, ce qui conduit Villareal à une sévère critique de la colonisation espagnole, d’autant plus facile que des traductions des ouvrages en forme d’actes d’accusation de Las Casas circulaient largement à l’époque. Notre auteur ajoute sa pierre à la lapidation des hypocrites qui, sous le manteau de la religion, cachent une cupidité effrénée: “Le dessein des grandes entreprises qu’on fait pour enseigner aux barbares et aux gentils la vraie foi est admirable et tout à fait saint, mais les priver de leur vie et de leurs libertés, c’est une action pernicieuse et diabolique. De rendre esclaves ceux que la nature a rendus libres, ce n’est pas obéir à Dieu, c’est contredire ses œuvres”. La sauvegarde de l’orthodoxie catholique dans la pénin sule Ibérique passe toujours par la spoliation - Villareal le sait -, à preuve la confiscation des biens, premier geste de l’Inquisition à l’encontre d’un suspect. D’ailleurs cette soif de l’or est à l’origine même de la perte de l’Espagne qui, aspirant à la domination de l’univers, assassine un continent et maltraite la population sur son propre territoire : “Qu’a-t-il servi à l’Espagne d’avoir entré dans ses coffres, depuis qu’elle possède les Indes, plus de huit mille millions de livres, outre plus d’autres quatre mille millions qu’elle en a tirés par les mains de ses officiers, si tant de richesses ne peuvent délivrer ses misérables peuples de tant d’oppressions qu’ils souffrent. Et ce qui est plus lamentable est que cet argent s’est consumé en des guerres de la continuation desquelles il ne résulte d’autre profit que l’oppression”. Il n’en va pas de même pour la France, bien gouvernée par de bons monarques et de bons ministres qui ne laissent pas le religieux entamer leur pouvoir politique. Ce n’est pas pour autant que le roi de France et le cardinal abandonnent le combat en faveur du catholicisme, mais ils l’envisagent différemment. 

En demi-teinte, Villareal laisserait-il entendre, more marranico, son souhait de voir remettre en cause la recommandation faite à tout souverain de maintenir l’unité de la religion ? Villareal oserait-il plaider pour l’apologie de la liberté de confession ? Certes non, mais son cheminement vers la réclamation de la liberté de conscience est des plus intéressants. Habilement, il s’appuie sur la doctrine du cardinal pour présenter son point de vue sur les rapports entre l’obéissance due au prince et la religion du sujet.


“Le moyen le plus expédient pour établir la vraie religion dans un royaume…, c’est la controverse… De vouloir réduire ses sujets à la vraie foi par la violence ou par la rigueur quoiqu’on les vainque ou qu’on les assujettisse, ce n’est pas leur ôter leur opinion… Les impressions de l’entendement ne se défont point avec d’autres armes qu’avec celles de la raison et du discours… Ce qui est matériel ne saurait vaincre entièrement une chose immatérielle”. La solution proposée par Villareal n’est rien moins que le marranisme, cette parfaite simulation de la religion officielle et cette dissimulation de la foi ancestrale. Il plaide pour que cette conduite double ne soit pas inquiétée, mais au contraire admise pour le plus grand profit de la paix des États qui conjuguent religion non violente et intérêt pratique, et qui délimitent ainsi la puissance du roi et celle de l’Église.

Villareal se fait donc le défenseur non de la liberté de confession, mais de la liberté de conscience parfaitement compatible avec une prospérité politique et économique qu’il appelle de tous ses vœux. Pour ce faire, il ose proposer une distinction radicale entre la conduite politique et la foi du sujet. La simulation et la dissimulation n’hypothèquent en rien la fidélité au royaume qui les tolère. “La diversité de religions, quand elle est secrète (si par aventure il se trouve quelqu’un qui pour les commodités de la vie, qu’il peut rechercher autre part avec plus de liberté, veuille hasarder celle de l’âme) ne doit pas être punie avec tant de rigueur, ni par des moyens si extraordinairement inhumains. Il n’est pas au pouvoir du prince de fouiller les secrets de l’âme, il suffit qu’un sujet obéisse à ses lois, qu’il observe ses com mandements, sans qu’il tâche d’étendre son empire jusque dans le fond des pensées et le secret des cœurs”. Et pour renforcer cette argumentation, Villareal rappelle à nouveau l’état de l’Espagne intransigeante et appauvrie : “L’Espagne demeura depuis (l’expulsion des Morisques) avec ses villes dépeuplées, les champs sans laboureurs qui les cultivassent, le commerce sans marchands qui songeassent à l’augmenter, les boutiques des artisans sans ouvriers qui y travaillassent. Les ministres qui furent employés en cette barbare exécution restèrent chargés les uns des richesses de ces pauvres bannis, les autres des plus énormes et exécrables saletés qu’on saurait imaginer, étant devenus bourreaux d’une infinité d’âmes”.

Villareal a travaillé avec amour pour son pays, le Portugal, pour la France et pour le maintien d’un judaïsme secret mais bien vivant. Il est mort pour avoir tenté de concilier les inconciliables.


Henry Méchoulan

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