Itinéraires exemplaires

Sous cette rubrique nous continuons à publier des réflexions, des souvenirs, des itinéraires, des points de vue qui, pour être personnels et signés, n’en présentent pas moins un intérêt général, et en deviennent exemplaires de notre civilisation judéo-espagnole, du vécu de bien d’entre nous.


La question, tant d’années après, reste récurrente dans notre courrier, surtout après les textes publiés dans notre LS 23, de l’attitude des autorités espagnoles quant à la protection accordée aux Juifs durant la période noire de la Choah.

Notre correspondante Matilde Morcillo-Rosillo, chercheuse à l’Université d’Albacete en Espagne a trouvé dans les archives du Ministère Espagnol des Affaires étrangères ce document qu’elle nous fait parvenir en photocopie. Il est daté et lisiblement signé, ce qui augmente encore son intérêt 1 :

Les soussignés, représentant les Sépharades espagnols résidant en France, tiennent à soumettre à Vos Excellences ce qui suit :

à la demande des Autorités allemandes d’occupation, le Consulat Général d’Espagne à Paris vient d’inviter les Sépharades de nationalité espagnole à abandonner le territoire français sous un mois, sous peine de se voir soumis aux mêmes lois, d’une rigueur pratiquement équivalente (rayano) à l’extermination, appliqués aux autres Juifs. Le Consulat nous a fait savoir qu’il nous procurera simplement un visa de transit sans permis de séjour en Espagne; de sorte que ce visa resterait subordonné à l’obtention par anticipation d’un accueil par un pays étranger.

Vous ne pouvez imaginer la consternation que cette négation du droit d’asile en notre patrie produit sur ces citoyens espagnols qui s’estimaient en droit d’espérer que, dans le tragique de la situation, leur gouvernement les recevrait en terre espagnole. Car il en résulterait que d’une part le Consulat d’Espagne les invite à s’éloigner de leur lieu de résidence, et d’autre part leur ferme l’unique porte légitime […]. Et si l’Espagne nie le droit d’asile à ses nationaux, comment ceux-ci le solliciteraient-ils d’un autre pays ? […]

Nous ne pouvons pas croire qu’un tel cas puisse se produire. Nous pourrions à la rigueur comprendre qu’une telle mesure nous soit appliquée s’il s’agissait d’une énorme quantité de population mettant en péril l’équilibre économique espagnol ! Mais le nombre des Sépha-rades espagnols résidant à Paris est approximativement de 250… et quelques autres dans le reste de la France. Il n’y a pas lieu de craindre que ce nombre puisse compromettre l’équilibre économique d’un pays de vingt millions d’habitants; et par ailleurs, nous ne prétendons pas entrer en Espagne comme émigrants au sens vulgaire du terme car, sauf rarissimes exceptions, nous possédons tous les moyens économiques suffisants pour ne constituer aucune charge pour le Trésor ni pour la communauté espagnole.


Nous devons insister, sans fausse modestie, sur le fait que nous autres, Sépharades espagnols, sommes des citoyens pacifiques ne se mêlant pas de politique, commerçants honnêtes n’ayant jamais créé de complications à notre Consulat […]. Nous faisons honneur à la colonie espagnole, comme peut le certifier la Chambre de Commerce d’Espagne à Paris de laquelle nous sommes des membres enthousiastes.

Vos Excellences comprendront qu’en de tels moments notre angoisse et notre peine sont immenses, cherchant un asile et espérant le trouver dans notre pays, car jamais une mère n’a pu refuser l’asile à ses fils en situation difficile. Et nous avons la confiance de rencontrer notre mère l’Espagne. Nous ajoutons que cet asile que nous sollicitons aurait un caractère purement conjoncturel, puisque chacun de nous compte des parents et relations au dehors d’Espagne, principalement en Amérique du Sud vers laquelle la majorité d’entre nous tenteraient de se diriger une fois entrés en Espagne.

Nous ne doutons pas, Excellences, que vous ne permettrez pas que nous, nos épouses et nos enfants, pieds et poings liés soyons envoyés à une mort certaine. Les moments sont graves, le laps d’un mois est très court, et le moindre retard peut déboucher sur l’irréparable. Nous mettons notre sort en vos mains, implorons avec reconnaissance votre bienveillance et attendons qu’un ordre télégraphique de Vos Excellences à vos autorités consulaires à Paris leur demandant de nous faciliter l’obtention de passeports nécessaires à l’entrée en Espagne nous apporte la tranquillité et accomplisse une œuvre de justice.

Que Dieu garde Vos Excellences bien des années pour la prospérité de la patrie espagnole.

Paris, le vingt-sept Février mille neuf cent quarante trois.

(signatures) :

Luis Franco y Menasce

Enrique Gateño y Assael

Léon Bourla y Yeni

E. Canete y Rosanes

Julio de Toledo y Danem



Vous remarquerez tout d’abord comme nous qu’en février 1943, juste après la capitulation des armées allemandes de Von Paulus à Stalingrad, les Sépharades de Paris savaient qu’ils couraient le danger d’extermination,  la mort certaine.

(Maurice Papon à Bordeaux, fonctionnaire si peu informé, ne savait absolument rien, lui,  du sort des Juifs qu’il faisait entasser dans des wagons à bestiaux.)

Par ailleurs, qui de nos lecteurs serait descendant ou allié des cinq signataires dont les noms précèdent ? Qui nous racontera les suites -  ou non - à cette lettre ?2

Merci.

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